Face aux problèmes : la morale républicaine

   Alice au pays des merveilles 1 XIR155465 Statue (Jules Ferry) De Gaulle président en habits

 

Enfant sauvage 1Escaliers lycée Henri IV 2Trône républicainAlice au pays des merveilles 3

 


CULTURE DE L’ENGAGEMENT DES PROFS

(AU COLLÈGE, AU LYCÉE)

 

 

Un(e) élève est « absentéiste »

1) ignorer civilement l’élève;

Prince du Qatar + Leonardo

 

 

 

2) signaler le problème en conseil de classe laïque;

Sonnette à domestique 3

 

 

 

3) faire convoquer l’élève dans le respect des valeurs républicaines.

Sonnette à domestique 2 Dos tourné Gifles sur élève

 

 

Un(e) élève est absent(e) lors d’un devoir sur table

1) mettre un zéro moral ou faire refaire le devoir;

Copie, 0 sur 20 Copie blanche

2) signaler le problème en conseil de classe laïque;

Sonnette à domestique 3

 

 

 

3) faire convoquer l’élève dans le respect des valeurs républicaines.

Sonnette à domestique 2Dos tournéGifles sur élève

 

 

Un(e) élève travaille peu et obtient de mauvaises notes

1) déplorer que les parents n’aient pas transmis le goût de l’effort à leurs enfants ;

2) déplorer que l’école primaire n’ait pas transmis le goût de l’effort aux élèves ;

3) signaler le problème en conseil de classe laïque.

Déploration du Christ 1 Sonnette à domestique 3

 

 

Un(e) élève travaille peu et obtient de bonnes notes

1) déplorer que les parents n’aient pas transmis le goût de l’effort à leurs enfants ;

2) déplorer que l’école primaire n’ait pas transmis le goût de l’effort aux élèves ;

3) signaler le problème en conseil de classe laïque.

Déploration du Christ 2 Sonnette à domestique 3

 

 

Un(e) élève a triché pendant un devoir sur table

1) ignorer civilement l’élève;

Prince du Qatar + Leonardo

 

 

 

2) par culture de l’engagement, signaler le problème à « l’administration »;

Sonnette à domestique Doigt pointé

3) réclamer des sanctions attentives à la mixité sociale.

Dos tourné Bourreau Balai à passer

 

 

Un(e) élève a triché pour un « devoir maison »

1) mettre un zéro moral ;

Copie, 0 sur 20

 

 

 

2) par culture de l’engagement, signaler le problème à « l’administration »;

Sonnette à domestiqueDoigt pointé

3) réclamer des sanctions attentives à la mixité sociale.

Dos tournéBourreauBalai à passer

 

 

Une élève porte des vêtements « trop courts »

1) ignorer civilement l’élève;

2) par culture de l’engagement, signaler le problème à « l’administration ».

Prince du Qatar + Leonardo Sonnette à domestique Doigt pointé

 

.

Un(e) élève entre dans la salle des profs

1) rabrouer séculairement l’élève;

Menaces Colère

2) dénoncer civiquement « l’administration » qui ne fait pas son travail.

Responsable désigné

 

 

Un(e) élève bavarde ou s’amuse en cours

1) ignorer civilement l’élève;

2) par responsabilité sociale, coller l’élève et/ou l’exclure de cours;

Prince du Qatar + Leonardo Lama 2

3) faire convoquer l’élève dans le respect des valeurs républicaines.

Sonnette à domestique 2Dos tournéGifles sur élève

.

Un(e) élève écrit sur les tables pendant un cours

1) ignorer civilement l’élève;

2) par responsabilité sociale, coller l’élève et/ou l’exclure de cours;

Prince du Qatar + LeonardoLama 2

3) faire convoquer l’élève dans le respect des valeurs républicaines.

Sonnette à domestique 2Dos tournéGifles sur élève

 

 

Un(e) élève dégrade du matériel en dehors de la classe

1) regarder ailleurs pour mobiliser l’École ailleurs;

2) par culture de l’engagement, signaler le problème à « l’administration »;

Autruche Sonnette à domestique Doigt pointé

3) réclamer des sanctions attentives à la mixité sociale.

Dos tournéBourreauBalai à passer

 

 

Des élèves se battent dans la cour

1) regarder ailleurs pour mobiliser l’École ailleurs;

2) dénoncer civiquement « l’administration » qui ne fait pas son travail.

Autruche Responsable désigné

 ..

Un(e) élève est victime de harcèlement dans la classe

1) déplorer que les parents n’aient pas transmis les valeurs républicaines à leurs enfants ;

2) déplorer que l’école primaire n’ait pas transmis les valeurs républicaines aux élèves ;

3) par culture de l’engagement, signaler le problème à « l’administration ».

 Affligé (M. Serrault) Sonnette à domestique Doigt pointé

 

Un(e) élève est victime de harcèlement en dehors de la classe

1) regarder ailleurs pour mobiliser l’École ailleurs;

2) dénoncer civiquement « l’administration » qui ne fait pas son travail.

Autruche Responsable désigné

.

Des élèves fument du cannabis devant l’établissement

1) regarder ailleurs pour mobiliser l’École ailleurs;

2) dénoncer civiquement « l’administration » qui ne fait pas son travail.

AutrucheResponsable désigné

 

 

Un(e) élève est insolent(e) envers un(e) prof

1) ignorer civilement l’élève;

2) par responsabilité sociale, coller l’élève et/ou l’exclure de cours;

3) par culture de l’engagement, signaler le problème à « l’administration »;

Prince du Qatar + Leonardo Lama 2 Sonnette à domestique Doigt pointé

4) réclamer des sanctions attentives à la mixité sociale;

5) faire convoquer les parents au nom de la République.

Dos tourné Bourreau Balai à passer Dispute

 

 

Un(e) élève est insolent(e) envers  « un pion »

Dos tourné

 

 

 

BILAN DES RESPONSABILITÉS DANS LES PROBLÈMES CIVIQUES

Responsabilité des problèmes

 

 

JUGEMENT RÉPUBLICAIN DES PROFS

L’administration est séculairement laxiste, ce qui empêche les profs d’assurer un enseignement moral.

Balai à passer Bourreau Corbeille vidée Doigt pointé Jean-Michel Feignassou

Attendez-les…

La République les appelle…

Liberté, égalité, fraternité 1

… Élizabeth Capwell, Éloïse Capwell, Véronica Capwell,
Jean-Michel Cépamoi, Profie Danielle, Dupond-de-droite, Dupont-de-gauche,
François Faroso, Jean-Michel Feignassou, Grincheux,
Stéphane Higgins, Élisa Legrand, Auguste Leroy
et leurs collègues répondent :

« c’est pas notre boulot »

.Bras d'honneur (Coluche)

.

LE PROF, IL PARLE PAS À TOI (–> À restituer après réprimande)

LIBERTÉ, LIBERTÉ CHÉRIE (–> Dupond-de-droite et Dupont-de-gauche)

RÈGLES CITOYENNES ET EXEMPTIONS PATRICIENNES (–> Out of control)

INJURIER CIVILEMENT (–> On s’en fout)

L’ÉCOLE, ET PUIS C’EST TOUT (–> Perroquets flippés)

AUTONOMIE À PETITES ROUES (–> Le dire au proviseur)

MATURITÉ MORALE (–> Action sanitaire)

L’ÉGALITÉ SOCIALE : À LA TÊTE (BAISSÉE) DU CLIENT (–> Il joue pas le jeu)

 

Le prof, il parle pas à toi

Prince du Qatar

 

NE PAS « ACCEPTER » EN COURS

Je le veux plus

Un professeur d’EPS s’adresse au principal sur un ton courroucé, pour dénoncer le comportement d’un collégien connu pour son indiscipline : « Moi, je le veux plus ! (…) Il a refusé de pratiquer [telle activité], je lui ai interdit de s’asseoir, il l’a fait quand même, il m’a mal répondu (…) ». Saisi par l’interpellation, le chef d’établissement émet une réponse de principe : « ben, s’il faut l’exclure une semaine, on va le faire ! J’ai le droit, donc, je vais en user ».

Rappelons que les profs ne sont pas responsables des élèves, mais responsables des cours – ce qui est autrement plus digne. Cette posture auréole d’un certain pouvoir, qui dépasse celui du chef d’établissement. Quand un élève n’obéit pas à un prof (chose forcément pénible), il est donc « normal » que cet élève soit renvoyé vers le principal, ou son adjoint, ou le CPE, ou les surveillants, ou n’importe qui d’autre (sauf un autre prof, bien sûr).

Quant à savoir si cette exclusion a du sens, si autrui peut prendre en charge l’exclu et si le prof doit s’entretenir rapidement avec cet élève (en présence éventuelle d’un tiers)… Il ne s’agit là que de questions triviales, pas à la hauteur de l’enseignement secondaire.

 

J’en peux plus

Un enseignant entre sans frapper dans le bureau de la vie scolaire. Salué par un bonjour appuyé, l’intéressé y répond et contient un peu sa fureur. Celle-ci est « justifiée » par une petite boutade lancée en cours par un lycéen. Ayant rapporté cette boutade, le prof déclare : « Non, mais, lui, j’en peux plus ! ». L’enseignant tend ensuite un téléphone portable aux surveillants et finit par indiquer : « ouais, je l’ai vu, il était en train de le regarder ». Et le prof de quitter le bureau, en demandant que l’appareil soit conservé jusqu’à la fin de la journée. Quelques minutes plus tard, le lycéen se présente pour récupérer son appareil. N’étant pas satisfaite, la demande devient agressive. Elle est finalement convertie en critique contre la partialité de l’enseignant.

François Claude 1 Tête baissée (par gêne) Dos tourné Porte claquée

Les surveillants ont donc subi l’agressivité de l’élève à la place du prof. Dans un monde scolaire sensé, le même adulte aurait résolu le « problème » en cours, en demandant au lycéen de cesser ses boutades. Dans l’enseignement secondaire français, on juge plus « normal » d’ignorer les élèves et de se défausser sur des subalternes.

 

Pas envie de travailler

Un enseignant se présente au bureau de la CPE en compagnie d’une lycéenne de terminale qu’il souhaite exclure systématiquement de cours. L’enseignant déclare notamment : « je peux pas accepter quelqu’un qui est passif, qui a pas envie de travailler (…) je réfléchis à ce qu’on pourrait faire ». Le projet d’exclusion systématique est finalement abandonné, sans qu’une solution alternative soit trouvée.

Coup de pied au culLes problèmes liés à l’enseignement secondaire de masse semblent sur le point d’être résolus. Il pourrait en effet y avoir, devant chaque salle de classe, un videur qui filtre les entrées. Pions, CPE, chef d’établissement et adjoint se rendraient enfin utiles en refoulant les élèves mal habillés, mal éduqués ou d’apparence passive… Et que deviendraient ces élèves-là ? Peu importe, mais ce ne serait pas le boulot des profs.

 

 

 

Exclusion pédagogique

Léonore Mantope exclut quatre lycéens de première au motif qu’ils sont dépourvus d’un document « nécessaire ». L’enseignante leur demande de se présenter au bureau du proviseur-adjoint, qui les redirige finalement vers les locaux de la vie scolaire.

Penseur de Rodin 1Au collège ou au lycée, chaque cours est utile, éclairant et précieux. Rater des cours est une chose fâcheuse, et l’absentéisme, un problème sérieux. Pourquoi, alors, les premiers tenants de ce discours peuvent-ils exclure des élèves sans raison sérieuse ? Sans doute pas pour rappeler qu’ils ont le pouvoir de le faire ; sans doute pas par confort ; sans doute pas par difficulté à gérer le plus petit problème. Nous voyons que ces hypothèses ne pèsent rien, face à l’enjeu culturel d’un cours. Si quelqu’un a une idée…

 

 

Punir sans expliquer

Christiane Mitchell exclut de cours Alexandre et le fait accompagner par un délégué au bureau des surveillants. Peu loquace, le lycéen évoque un malentendu. À l’avertissement « tu écoutes le cours ou alors tu sors ! », il aurait répondu par un « OK » qui ciblait la première partie du message, et l’enseignante aurait cru qu’il s’agissait de la seconde. À la fin du cours évoqué, Madame Mitchell se présente au bureau de la vie scolaire. Sur le ton du regret, un « pion » indique que l’élève exclu vient de quitter les lieux. Négligeant la remarque et ce qu’elle supposait (i. e. l’idée d’un dialogue entre la prof et le lycéen), l’enseignante remplit une feuille de retenue et quitte le bureau.

Bras d'honneur (Coluche)La messe est dite, la cause entendue et l’explication inutile. Alexandre n’écoutait pas le cours, il n’a pas répondu avec enthousiasme au rappel de la prof et celle-ci l’a exclu. Et l’a collé, aussi… Mais sans lui parler. Parce que parler aux élèves, c’est pas son boulot.

 

Faire convoquer

Profie Danielle entre dans le bureau de la vie scolaire en compagnie de deux lycéens qu’elle vient d’exclure de cours. Elle déploie une agressivité verbale à leur encontre et à l’encontre de la CPE et des surveillants. Reprochant aux élèves de n’avoir pas réalisé un travail, l’intéressée annonce : « je voudrais que les parents soient convoqués par le proviseur ». Une heure plus tard, Profie Danielle entre dans le bureau de la secrétaire de direction et déclare – sur un ton inchangé de colère – qu’elle veut rencontrer le proviseur-adjoint et que « c’est assez urgent ». Cet dernier étant indisponible, il est demandé à l’enseignante de rédiger un rapport et de se présenter ultérieurement.

Maryvonne DrevartPar son incapacité et par son arrogance, Profie Danielle abîme l’image des enseignants. La scène garde hélas du sens dans le secondaire. On y admet en effet qu’une prof ne sache pas gérer les problèmes mineurs sans agressivité, exclusions de la classe et recours à l’autorité de cerbères… Proviseur et adjoint sont d’ailleurs des imbéciles… Et puis très laids.

 

NE PAS SAVOIR

Ça a été dit

Invité à écrire le nom des élèves qu’il faudrait placer dans des classes différentes, l’année prochaine, le professeur principal d’une classe de première répond que « ça a été dit pendant le conseil de classe » et ne rédige aucun écrit. Les situations de ce type étant légion, cette année-là, la CPE et le proviseur-adjoint reçoivent des demandes répétées de la part des lycéens et de leurs parents. L’adjoint leur indique finalement que la CPE est seule à décider.

Autruches L’intérêt de séparer certains duos ou trios d’élèves est avancé par de nombreux enseignants, chaque année scolaire. Assumer ces décisions réclame en revanche plus qu’une posture. Ceux qui en ont l’habitude savent que les adolescents séparés vont protester, arguer d’une chute de moral et de résultats si « on les change de classe », contacter tour à tour les décisionnaires supposés, signaler des cas de lycéens qui ne « s’amusaient autant et qu’on laisse ensemble » ou faire intervenir leurs parents. Pour les profs qui ne participent pas à la constitution des classes, il est aisé de « trancher » à distance, en négligeant que les pressions s’exerceront sur les acteurs joignables (adjoint et CPE). Seule, ici, à assumer le rôle de « méchante », la conseillère d’éducation cède finalement aux demandes des élèves : l’aboutissement normal d’un travail d’équipe…

 

 

Savoir et ignorer

Deux enseignantes devisent sur le thème de l’autorité. La première déclare notamment : « j’ai pas un tempérament très autoritaire, je sais que je peux pas être très bonne sur ça ». Un peu plus tard, son interlocutrice indique qu’elle « ne sait pas, vraiment » [i. e. sincèrement] ce que valent les fautes des élèves en termes de sanctions et qu’elle a l’habitude de laisser décider les responsables (personnel de direction et CPE).

Décider d’une sanction suppose évidemment une haute expertise. Et il y a dans les lycées et collèges des experts désignés : des gens dont c’est le boulot, qui sont là pour ça et que les parents peuvent appeler pour contester : ces gens de la « direction » et de la vie scolaire qui, à la différence des profs, éprouvent goût et satisfaction à punir.

Osons l’idée qu’un prof débutant ne sait pas – par exemple – noter des copies, mais qu’il apprend à le faire parce qu’il ne peut pas refiler le bébé.

 

 

Je peux passer ?

Sur le créneau méridien, la fermeture d’une des « chaînes » du réfectoire conduit à allonger les files d’attente. Comme à leur habitude, les professeurs entrent dans le bâtiment par un accès réservé, qui donne un accès prioritaire. En la circonstance, ils commentent la situation par des remarques telles que : « qu’est-ce qu’ils ont, aujourd’hui ? Ils ont l’air énervés !… ». Au passage de Jean-Michel Cépamoi – jeune enseignant qu’elles connaissent – des étudiantes de BTS l’interpellent ainsi : « monsieur, vous n’allez pas nous passer devant, s’il vous plaît, ça fait une heure qu’on attend… » L’intéressé s’adresse alors à une surveillante et lui demande : « je peux passer ? ». Surprise, celle-ci répond que le choix appartient à son auteur.

Jean-Michel Cépamoi  La scène est savoureuse et tellement rassurante… L’acteur principal est jeune, nouveau dans la fonction, mais il a heureusement compris l’essentiel. Pour un prof, la notion d’autorité peut rendre possible la préséance, l’absence de comptes à rendre et le droit d’en demander aux « non-enseignants ». Pour une surveillante, la notion d’autorité suppose parfois d’être garde-chiourme des élèves et de s’exposer à leurs reproches, à la place du prof qui les suscite.

Dans l’esprit de responsabilité qui l’anime, Jean-Michel Cépamoi pourrait offrir cette autre prestation : « Monsieur l’agent d’entretien, j’ai été en retard le jour d’un devoir sur table, les élèves n’ont pas eu le temps de le finir et ils contestent leurs mauvaises notes. Je peux maintenir ces notes ? »

 

SANCTIONS INASSUMÉES

Insolence à traiter

Jean-Michel Feignassou demande à la CPE de convoquer deux lycéens qui se montreraient insolents en cours. La situation ne se comprend pas sans livrer d’autres faits. En conseil de classe, les délégués déplorent (par des périphrases) des cours visiblement improvisés et qui restent hermétiques, une absence de clarté dans les consignes et la construction de moyennes trimestrielles sur la foi d’une seule note.

Jean-Michel FeignassouLe statut de prof et celui d’élève ne supposent évidemment pas les mêmes droits, ni les mêmes responsabilités. En l’espèce, la responsabilité de l’enseignant semble réduite à sa portion congrue : être présent et improviser un discours. Pour le reste, le prof limite a priori ses obligations à l’idée « qu’ils apprennent quelque chose ou pas, c’est pas mon problème »… Triviales, ces remarques ne pèsent heureusement rien face à « l’insolence » de deux lycéens.

 

Grosse prise

Louis Hiru, furieux, entre dans le bureau du CPE en brandissant le chargeur de téléphone portable que Laure avait branché pendant le cours. Sur injonction du prof, l’élève de 4ème est immédiatement convoquée : elle explique timidement au CPE que d’autres professeurs l’ont autorisé à brancher son chargeur. Un peu gêné, l’adulte demande à l’élève de ne pas reproduire l’acte dans le cours de M. Hiru.

Autruche agressive    Tout est bien qui finit bien… à l’aune de l’enseignement secondaire. Le scandale que vient dénoncer l’enseignant est en réalité un fait insignifiant, qui pouvait être traité facilement (par une demande courtoise à l’élève ou par un rappel général à la classe). La scène a suscité une gêne supplémentaire chez le CPE, obligé d’éviter toute comparaison entre Louis Hiru et ses collègues (qui acceptent le branchement). Pour le premier nommé… The show must go on.

 

 

 

Sanctionné et pas seulement…

Un prof expose au proviseur-adjoint ce qu’il pense être des menaces voilées, proférées contre lui par un lycéen lambda. L’enseignant a rédigé un rapport dans lequel il demande « que des sanctions soient prises, et pas seulement une heure de colle ».

Vu du Ciel professoral, l’exemple décrit est normal ; vue de la Terre (par ceux qui vont traiter le problème), la situation est ingrate. Il s’agit en effet de menaces voilées – donc, sujettes à interprétation –, que l’élève et ses parents pourront contester. À cette première difficulté s’en ajoutent une autre. La position qui consiste à requérir des sanctions sans en arrêter les contours place les exécutants dans une situation impossible : une fois l’affaire traitée, celui qui ne s’y sera pas impliqué pourra dénoncer la faiblesse de la décision.

 

Annonces et exécution

Un nombre important d’étudiants de BTS profite d’un « creux » dans l’emploi du temps pour ne pas se présenter à un cours, en fin d’après-midi. L’enseignante concernée s’en plaint à la proviseur, qui décide de sanctionner les fautifs. Une partie d’entre eux l’interpelle bientôt pour présenter des justificatifs, et la proviseur décide de déléguer l’exécution de la tâche à la CPE.

Corbeille vidée

 

Il est important de savoir déléguer. Parce que déléguer consiste à faire confiance, à valoriser et à placer ses subordonnés au cœur de l’action collective. Cette option-là est sans doute la plus éducative, si l’on en juge par sa fréquence dans l’enseignement secondaire.

 

 

Nettoyage à faire

Une prof signale à un surveillant qu’un lycéen (identifié) a écrit sur une table et qu’il faut « le voir pour ça ». La locutrice indique ensuite qu’elle en a « marre » et qu’elle quitte le lycée pour commencer son week-end.

Nous comprenons que la prof a identifié le fautif (d’un profil docile), qu’il a agi pendant son cours et… qu’elle en marre et qu’elle part en week-end. Moins accablée sans doute, le pion se procure du produit nettoyant, convoque l’élève, l’accompagne jusqu’à la salle de classe et attend le temps nécessaire au nettoyage de la table. C’était bien la moindre des choses.

 

Jusqu’à demain

Un prof remet aux surveillants le téléphone portable qu’il a confisqué à un lycéen pendant un cours. L’enseignant demande que l’appareil soit conservé jusqu’au lendemain.

Le prof présenté ici n’est pas le meilleur. Il a recouru à plusieurs retenues dès le début du mois d’octobre et semble mis en difficulté par « l’incident » du jour (qui concernent pourtant des élèves « faciles »). La conclusion ne varie pas : l’intéressé est libre de coller à tout crin, libre de ne pas progresser et libre de demander aux autres de conserver un appareil durant 24 heures. Quelle que soit la réaction des parents, elle épargnera le prof et se focalisera sur les surveillants. L’équilibre des tâches est ainsi maintenu.

Autruches

À restituer après réprimande

Une enseignante présente aux « pions » le téléphone portable qu’elle a confisqué à un lycéen pendant un cours. Elle leur demande de… demander aux CPE de ne remettre l’appareil à son propriétaire qu’à la fin de la journée (ou le lendemain), après une forte réprimande.

La prof qui apparaît ici n’est pas en difficulté et demande rarement des sanctions. Face à un problème irritant mais mineur, elle juge cependant « normal » de recourir à des tiers, qu’elle charge d’une réprimande pour n’avoir pas à l’assumer elle-même. Ce qui est bien logique. On ne voit pas pourquoi, en effet, le rappel à l’ordre devrait être proportionnel et effectué par la personne concernée.

 

Faire pleuvoir des retenues

Jeune professeur stagiaire, Stéphane Higgins demande à la CPE trois formulaires de retenue. L’enseignant étant connu pour sa propension à user des sanctions, la CPE lui demande s’il a annoncé aux lycéens concernés qu’ils étaient « collés ». L’intéressé répond que c’est le cas, à l’exception d’une d’entre eux. Convoquée par les surveillants un peu plus tard, celle-ci confirme que le professeur ne l’avait pas informée. À ses côtés, les deux autres « collés » annoncent qu’ils ne pensaient pas non plus qu’ils le seraient. Les lycéens expriment finalement une colère ambiguë, qui laisse penser que le motif des retenues n’est pas inventé (amusement en cours) et, d’autre part, qu’ils mesurent la faible légitimité de l’enseignant.

Stéphane Higgins       Pour Stéphane Higgins qui ne le réalise guère, l’entrée dans la fonction d’enseignant se fait de façon tragique. Dans un établissement où l’« insolence » des lycéens n’existe quasiment pas, l’intéressé intègre des punitions hebdomadaires à son fonctionnement normal, dispense des cours très nébuleux, fait baisser le niveau de ses élèves… et reste isolé dans l’erreur.

Au terme de l’année scolaire, Stéphane Higgins semble n’avoir appris qu’une chose : son droit à coller est illimité, tandis que les droits des élèves restent virtuels.

 

 

Ça me regarde pas

Auguste Leroy évoque l’hypothèse qu’un étudiant de BTS consomme du cannabis. Les autres enseignants expriment une gêne contenue, qui ne confirme pas explicitement les propos tenus. Auguste Leroy répète cependant qu’il en a bien l’intuition, avant de préciser : « enfin, ça me regarde pas ! »

Auguste Leroy

Davantage encore que pour un lycéen du secondaire, le « niveau sanitaire » d’un étudiant est jugé étranger à la fonction de prof. Cette conception paraît si légitime qu’elle ne craint pas de s’afficher dans une réunion officielle, où siègent des délégués étudiants. Ceux-ci trouvent donc la confirmation que leur santé, leur moral et leur bien-être ne comptent pas pour les enseignants. Parce que c’est pas leur boulot…

 

 

 

 

Liberté, liberté chérie

Nombrils

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ABSENCES DE LA VIE SCOLAIRE

Pourquoi accepter ?

Dans un conseil de classe de troisième, le professeur d’éducation musicale et la professeur d’arts plastiques interviennent tour à tour. Ils déclarent ainsi : « Je les ai le vendredi. C’est une classe que je n’ai jamais vue au complet, de toute l’année. Y a toujours un ou deux absents. – Moi, je trouve que l’ambiance s’est dégradée (…) Même à huit heures du matin (…) et pourquoi accepter un élève qui vient une fois, comme ça ? – Excusez-moi, madame [la principale], je voudrais signaler un autre cas d’absentéisme, c’est [unetelle] (…) J’ai conscience que je ne suis qu’une matière très mineure pour elle, mais (…) »

Se pourrait-il que la manière de poser des questions oriente les réponses ? Le prof de musique utilise en effet le verbe « signaler », qui répartit instantanément les rôles : les enseignants signalent les problèmes, « l’administration » les traitent (tellement mal)… et les enseignants se plaignent que personne n’apporte de réponses à leurs problèmes. La prof d’arts plastiques choisit une autre ruse. En déclarant « pourquoi accepter un élève qui vient une fois… », l’intéressée nie tous les règlements scolaires, qui demandent à ce que l’exclusion d’un élève soit exceptionnelle et justifiée. Ce qui est rarement le cas.

 

Pas à moi

Dans le cadre d’une discussion entre collègues, une enseignante se plaint des rendez-vous médicaux pris par ses élèves sur le temps des cours. Elle explique que le phénomène la « gêne » moins pour les absences induites que par la manière dont les lycéens les annonce. Ne se « cachant » pas, les intéressés informent en effet leur professeur avec précision, pour obtenir sa compréhension et son agrément. Embarrassée devant ces propos, la locutrice déclare « je leur dis : « mais non ! Ça, vous le dites à la vie scolaire, mais pas à moi ! » ».

AutrucheLes lycéens ne comprennent décidément rien. Comment la prof peut-elle dénoncer le laxisme de la vie scolaire face aux absences si les élèves expliquent à la prof elle-même la cause de certaines absences ? Ce genre de choses abîme le narcissisme délicat des enseignants.

 

 

 

Pas de temps à perdre

Prof principale, Véronica Capwell évoque avec la CPE le cas de Stéphane, rencontré la veille avec sa mère et absent aujourd’hui (fin septembre). Cet élève de terminale s’absente en effet assez fréquemment, pour des raisons liées à ses mauvais résultats scolaires et à une certaine déprime. L’enseignante indique : « Je l’ai vu hier, il est encore absent ce matin. Moi, un élève qui veut pas venir, je vais pas m’en occuper ». Un mois et demi plus tard, Véronica Capwell se présente cette fois auprès des surveillants, et leur demande si deux élèves ont présenté des justificatifs pour leur absence lors d’un contrôle. La prof déclare d’abord : « comme si j’avais du temps à perdre pour ça », puis livre un message direct, à l’intention des « pions » : « j’avais mis exprès : « contrôle » sur le cahier d’appel, pour qu’on vérifie bien ».

Véronica CapwellLa CPE, les pions et leurs semblables sont tellement inaptes à traiter les soucis de Véronica qu’elle se demande chaque jour s’ils comprennent quelque chose. Puisqu’elle ne peut pas parler demi-mot, elle doit être claire : « Moi, un élève qui veut pas venir, je vais pas m’en occuper ». Chacun peut donc comprendre qui doit le faire, si elle ne le fait pas… Qu’elle soit prof principale et que la scène se passe en septembre ne l’obligent heureusement à rien.

Las ! Au mois de novembre, la pauvre Véronica doit encore se déplacer jusqu’à la vie scolaire pour vérifier si des élèves absents à un devoir ont présenté un justificatif valable… Alors qu’elle avait pris soin de mentionner « contrôle », sur le cahier d’appel. C’est à croire que les pions ne consacrent pas la majeure partie de leur temps à soulager Véronica de ses tourments. Qu’on ne s’étonne donc pas si une rivière de larmes se forme un jour dans sa salle.

 

Tous ou chacun

Une enseignante annonce aux surveillants qu’un lycéen est assez souvent absent des cours qu’elle délivre. L’intéressée ajoute : « je veux bien m’occuper de tous, mais je peux pas m’occuper de chacun ! »

La prof consent donc à faire cours à un groupe mais ne veut pas se soucier des individus qui le composent. Ce qui peut se traduire par : j’ai la gentillesse de faire cours, je n’ai pas à savoir pourquoi les élèves viennent ou non. S’il y a un problème, il est pour vous.

 

Beaucoup d’absences

Avant que ne débute un conseil de classe de BTS, Auguste Leroy se penche vers la CPE. Sur le ton d’un reproche, il déclare : « y a beaucoup d’absences ! ».

Auguste Leroy

 

Bien qu’anoblie par Auguste Leroy, la scène reste banale : elle présente un prof qui ne rencontre jamais la CPE mais qui, au moment opportun, repousse gentiment la poussière sous ses chaussures.

 

 

 

 

Dupond-de-droite et Dupont-de-gauche

Évoquant « l’absentéisme » (relatif) de certains étudiants de BTS, un prof de droite et un prof de gauche suggèrent de les exclure du lycée. Rendant compte de sa propre pratique, Dupont-de-gauche déclare ensuite : « ils viennent, ils viennent pas, moi, je ne m’en occupe pas ».

Dupond NPA et Dupont UMP

Les établissements du secondaire sont peut-être les derniers lieux de concorde républicaine. Très diverses au niveau sociétal, les opinions des profs convergent en effet sur le plan scolaire. Les deux enseignants présentés ici l’illustrent joyeusement : Dupond-de-droite, d’abord, considère que les profs doivent rester des savants qui enseignent porte fermée, n’échangent rien en termes pédagogiques, n’établissent pas de lien entre les disciplines, n’ont de comptes à rendre à personne (sauf à un inspecteur, pour 12 heures de cours dans toute une carrière), ignorent les étudiants absents à 3 ou 4 reprises, ne parlent pas aux élèves en dehors des cours, excluent de la classe ceux qui ne « jouent pas le jeu », les font punir par les « responsables » de l’« administration » et jugent tous les jours le travail de ceux-ci. Pour tout dire, Dupond-de-droite considère qu’il est là pour les bons élèves seulement, et il voudrait que les autres soient dirigés vers des structures scolaires inférieures… comme à la belle époque de la sélection sociale.

De son côté, Dupont-de-gauche considère que les profs doivent rester des savants qui enseignent porte fermée, n’échangent rien en termes pédagogiques, n’établissent aucun lien entre les disciplines, n’ont de comptes à rendre à personne, etc. Pour tout dire, Dupont-de-gauche considère qu’il est là pour les bons élèves seulement, et il voudrait que les autres soient dirigés vers des structures scolaires inférieures… comme à la belle époque de la sélection sociale.

De droite ou de gauche (dans la société), les Dupondt enseignants se perçoivent comme des professions libérales, considèrent les élèves comme des marchandises et n’assurent guère le suivi et l’accompagnement de ceux-ci. Les textes qui prescrivent ce suivi ne valent que pour « l’administration » – qui fait mal son travail.

 

Eux, c’est bien

Lors d’une conversation informelle entre enseignants, l’un évoque une logique non suivie en BTS mais qui serait appliquée dans les IUT : « eux, c’est bien, les étudiants absentéistes, ils les virent ».

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SUIVI PROFESSORAL DES STAGES PROFESSIONNELS

Faire dire

Chargée des « suivis de stage » de BTS pour une partie de classe, Elizabeth Capwell s’informe auprès de la CPE de l’issue d’un entretien entre un étudiant, son père et la proviseur. La situation de l’étudiant est problématique car ses résultats sont faibles, ses absences nombreuses et son lieu de son stage est incertain. Ignorant que l’entretien prévu a été annulé, l’enseignante déclare à son interlocutrice : « j’ai été très occupée en début de semaine, j’ai pas pu voir la proviseur ». Professeur principale de la classe, Éloïse Capwell agit de son côté. Ayant manifesté sa colère auprès de la chef d’établissement, l’enseignante obtient que le stage soit suspendu et le cursus scolaire interrompu. Elle contacte ensuite l’étudiant pour un bilan ordinaire, sans lui annoncer la décision. Le lendemain, Éloïse joint le maître de stage pour lui demander d’exclure l’intéressé. Informé et désemparé, l’étudiant téléphone alors au lycée pour demander des explications : celui qui répond à l’appel est un surveillant… qui les ignore.

Elizabeth CapwellÉloïse CapwellLes mots qui caractérisent le mieux la gestion Capwell sont sans conteste : émotion, courage, difficulté, sensibilité, dignité et douleur… peut-être aussi « très occupée », « dites-lui qu’il est viré », « c’est pas moi, c’est la proviseure » et « c’est pas moi, c’est le maître de stage ». Quant à l’étudiant… Qu’il s’estime heureux d’avoir été informé.

 

 

 

Transmettre

Chargée des « suivis de stage » d’une partie de classe, en BTS, Claudie Jacobson évoque avec des collègues le cas d’un maître de stage qui se plaint auprès d’elle du comportement peu professionnel d’un étudiant. La régularité des plaintes irrite l’enseignante, qui ne peut guère apporter de solutions. Quelques mois plus tard, une nouvelle période de stage donne lieu à un phénomène semblable, avec un tuteur différent. Claudie Jacobson indique alors, rassurée : « j’ai transmis le mail à Madame Nancel » [proviseur].

Comme on dit chez les profs du secondaire : à tous les problèmes, y’a la même solution : refiler la patate chaude, même si elle est tiède.

 

PATRONS ET PATRONNES

Mauvaises copies

Pour signifier à des élèves qu’ils doivent travailler, les professeurs d’une classe obtiennent du proviseur qu’il vienne en cours pour remette lui-même les « mauvaises copies ».

Doigt pointéVoilà enfin l’idée qu’il manquait : le proviseur doit remettre les mauvaises copies et tancer les élèves « pour marquer le coup ». Si, en revanche, les élèves d’une autre classe ont rendu de très bonnes copies, que fera donc le proviseur ? Il devra rester à sa place, dans son bureau ou dans les couloirs : car les bonnes copies, c’est pas son boulot.

 

 

La patronne a décidé

Au mois de septembre, Louise Nancel, proviseure, annonce à la CPE que les élèves de seconde devront rester en salle d’étude quand ils n’auront pas cours, et ne plus « traîner un peu partout dans le lycée, comme ils le font depuis le début de l’année ». Informée que le petit nombre de surveillants empêche un pointage systématique, elle ajoute : « On contrôlera pas, mais… ». Dans les faits, l’intervention de la chef d’établissement est consécutive aux demandes répétées de Georges Ménard, contrarié de voir les nouveaux élèves s’exposer au soleil, en dehors des cours. À l’occasion de son passage au réfectoire, le lendemain, l’enseignant donne aux « pions » la version suivante : « la patronne a décidé que les élèves de seconde iraient en étude… »

Be yourselfLa patronne a décidé que… Crainte dans les organisations ordinaires, cette formule est risible dans les collèges et lycées. L’exemple fourni ici est représentatif : un prof fait pression sur le chef d’établissement, celui-ci y cède (c’est la norme) et, lorsque la décision attendue est proclamée, le prof se cache derrière la hiérarchie officielle pour ne pas l’assumer. C’est aussi ça, la liberté (pédagogique)…

 

 

Faire rappeler à l’ordre

Professeur principal d’une classe « moyenne », Véronica Capwell obtient de la chef d’établissement et de son adjoint qu’ils viennent dans son cours pour réprimander les élèves sur les questions de travail et d’assiduité.

Véronica CapwellTu me parais soucieuse, Véronica. Est-ce que par hasard tu aurais des soucis ? Ou des problèmes qui te font faire du souci ? Tu me paraît soucieuse, tu sais… Tu as des soucis ?

Ces phrases connues ont peut-être été prononcées en salle des profs par un cordial collègue. Vis-à-vis de la « direction », les choses ont été plus directes. Véronica a déclaré qu’elle en avait marre, et demandé à la proviseur et à son adjoint de passer dans la classe pour « faire peur » aux élèves. Des menaces et exhortations ont donc été proférées, les lycéens n’ont pas pu s’exprimer, Véronica est restée en retrait… Tout s’est passé comme il le fallait.

 

 

DÉLÉGUÉS TRANSMETTEURS

Vous lui dites

Les résultats très faibles d’une lycéenne de première laissent supposer que son travail est insuffisant. S’adressant aux délégués des élèves, le président du conseil de classe déclare au nom de ses collègues : « Y’aura pas de redoublement. Vous lui dites ? ».

Autruches

Il est faux de dire que l’expression écrite écrase littéralement l’enseignement secondaire. Dans certains cas – comme celui-ci –, la voie orale est utilisée pour des annonces importantes.

Il est faux de dire que les délégués des élèves sont cantonnés à un rôle ingrat et subalterne. Certaines fois, ils sont « utilisés » pour des annonces importantes.

Il est faux de dire que les membres du conseil de classe n’assument pas les décisions qu’ils requièrent. C’est aussi faux que les propositions précédentes.

 

Ce qu’il faut transmettre

Dans un conseil de classe de BTS, le traditionnel « tour de table » des enseignants montre de leur part une certaine satisfaction. Parmi les derniers à livrer son point de vue, Dupont-de-gauche adresse aux délégués des élèves les propos suivants : « Je ne vais pas répéter les compliments… Je voudrais que vous transmettiez à vos camarades que l’année prochaine, il faudra travailler davantage, ne pas se disperser, etc. ».

Che Guevarra (Revolution)

Les deux phrases prononcées méritent d’être observées. Porteur d’une critique politique ultra affûtée… en dehors de l’École, Dupont-de-gauche pense comme ses collègues qu’il ne faut pas valoriser les étudiants (ou les élèves). Il choisit donc de ne pas « répéter les compliments », mais, révolutionnairement, d’exhorter à plus de travail et de discipline. Subversif et rebelle, il choisit aussi de ne pas parler à la classe, mais de demander aux délégués de le faire. L’égalitarisme a ses limites…

 

 

AUTOMATISMES

À cause de vous

Accueillant les élèves de seconde le jour de la rentrée, personnel de direction, CPE et profs principaux exhortent à l’obéissance aveugle et au respect de mille interdictions. De leur côté, ceux qui s’expriment ne s’engagent à rien vis-à-vis des lycéens. Jamais en reste, François Faroso tient le discours suivant : « C’est à vous de vous mettre en avant (…) C’est à vous de nous montrer ce que vous valez (…) C’est fini, le collège, où on peut se cacher derrière le groupe (…) votre scolarité, c’est ce que vous en ferez (…) Si vous échouez, ce sera seulement à cause de vous (…) ».

Faroso François (Delon Alain) 1      On peut imaginer ce que serait la prérentrée des profs si le chef d’établissement les menaçait, assénait aux non-titulaires qu’ils méritent d’être précaires (faute d’avoir validé un concours) et aux certifiés qu’ils doivent s’en prendre à eux-mêmes s’ils n’ont pas obtenu l’agrégation. Dans sa logique caricaturale, François Faroso adopte lui aussi une posture parlante. Peu importe que l’École française produise beaucoup de redoublements, reproduise clairement les inégalités et affiche des résultats médiocres, comparativement aux autres pays européens. Si ça se passe comme ça, c’est de la faute des élèves… Donc, des parents, sans doute. De la vie scolaire et de l’administration, parfois. En tout cas, jamais des profs.

 

Décideurs

Informés que des étudiants recrutés en BTS ne s’étaient pas présentés, le jour de la rentrée, plusieurs bacheliers issus du lycée interpellent des profs pour essayer d’intégrer la filière. Bien qu’ils soient, en pratique, les seuls décideurs, les seconds nommés arguent de leur irresponsabilité dans les choix à venir et dirige les demandeurs vers le bureau du proviseur-adjoint, présenté comme décisionnaire.

Aucun prof ne peut, certes, répondre de façon spontanée à une demande, ni annoncer que le choix lui appartient. La décision revient moins encore au proviseur-adjoint, qui sera toutefois désigné comme seul responsable… des refus.

Autruches

Eux et vous

Interpellé par des professeurs de BTS qui insistent sur le manque de travail des étudiants, le proviseur-adjoint décide la tenue d’un conseil de classe supplémentaire (au milieu du second semestre). D’abord approuvée, la décision fait bientôt l’objet d’une contestation puis d’un refus des enseignants. Les motifs invoqués sont le temps exigé et le travail requis.

Participer à un conseil de classe ne se limite évidemment pas à livrer des impressions. Pour les profs concernés, il faut avoir prévu assez de contrôles (et donc de notes), calculer les moyennes et saisir ces chiffres, ainsi que des appréciations. Une présence particulière au lycée est en outre requise, à un horaire rarement inférieur à 17H00. Ces éléments expliquent sans doute en partie que les enseignants se ravisent.

À ces contraintes objectives s’ajoute – on le suppose – le souhait de s’éloigner d’un problème en le transférant. Une fois qu’on a dit à l’adjoint que les étudiants ne travaillaient pas, la balle est en effet dans le camp de l’adjoint (qui est prié de ne pas la renvoyer).

 

 

Règles citoyennes et exemptions patriciennes

Balance déséquibrée
ASSIDUITÉ OUBLIÉE
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Dispense de prérentrée
Avec l’autorisation du chef d’établissement, un prof est absent de son lycée le jour de la prérentrée. Comme il l’a annoncé sans détour, l’intéressé va rencontrer un « people » dans une librairie de la ville, pour faire dédicacer deux ouvrages.
Steevy .
 L’info, bien sûr, n’est pas une bombe et l’École va continuer de fonctionner. Ce qui donne un peu de saveur à cet exemple est que le prof concerné est une « grande gueule », prompte à dénoncer les travers des élèves. L’intéressé, comme le proviseur, continueront de tancer les lycéens absents « sans raison valable »...... 

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Erreur de date

En raison d’un « pont » prévu au mois de mai, la reprise des cours après la Toussaint se fait aujourd’hui de façon anticipée (un jour avant la date conventionnelle). Assez souvent absente à l’approche des vacances, une enseignante l’est cette fois-ci de façon postérieure. Dans l’attente du cours prévu, ses élèves finissent par solliciter une secrétaire. Contactée par téléphone, la prof répond qu’elle est souffrante, qu’elle allait appeler le lycée et qu’elle s’est trompée de jour.

Malade imaginaire

Je suis malade… Enfin, je me suis trompée de jour… mais de toute façon, j’allais appeler le lycée… Enfin, remettez tout ça dans l’ordre que vous voulez, mais je suis pas là… C’est rageant, d’ailleurs, parce que j’avais bien préparé mes cours pour aujourd’hui…

 

 

Oubli matinal

Le proviseur-adjoint constate qu’un prof affecté à la surveillance d’un examen blanc est absent à 08H30 (heure de début de l’épreuve). Une « pionne » est donc dépêchée à cette tâche, jusqu’à 09H45. L’enseignant attendu se présente alors, et déclare qu’il avait « oublié l’examen blanc ». L’important retard est ainsi traduit en simple étourderie et le temps de travail non effectué n’est pas pris en compte.

Jean-Michel Feignassou

Don’t worry, be happy, un problème aussi mineur ne cause aucun tracas. Le prof a « oublié » et une pionne a fait le boulot à sa place : donc, le prof ne rattrapera pas ses heures et les autres surveillants auront fait leur travail habituel avec une personne de moins. Évidemment, ceci ne se produit pas dans l’autre sens ; ça n’arrive pas non plus avec n’importe quel prof.

 

 

ÉVALUER ET CONSIGNER

PV et feuilles blanches

Au terme d’une journée d’examen, le chef de centre (proviseur-adjoint) constate que plusieurs procès-verbaux sont incomplets (i.e. mal renseignés par des profs affectés à la surveillance des épreuves) ; dans de nombreux cas, les copies blanches à remettre au nom des candidats absents ont également été oubliées. Le proviseur-adjoint reprend donc le travail bâclé ou non fait.

Poser les données du problème aide beaucoup à le comprendre. D’un côté, des personnes sont libres de quitter le lycée 5 minutes après la fin d’une épreuve, une fois remis un paquet de copies. De l’autre, un « chef de centre d’examen » centralise toutes les copies, et n’a pas plus de pouvoir sur les surveillants d’examen qu’un proviseur-adjoint n’en a sur les profs… Ce qui tombe bien, puisque les acteurs sont les mêmes. L’équilibre des pouvoirs, d’ailleurs, ne varie pas non plus.

Copies en vrac

Affaires classées

Constitués en jurys d’examen pour fixer les résultats du premier groupe du bac, la majorité des enseignants présents se hâtent de partir. Au moment de le faire, ils laissent au proviseur-adjoint des livrets scolaires en désordre et des documents mal renseignés.

Il faut rappeler que les adjoints ne sont pas « en sucre » et qu’ils ont l’habitude de s’occuper de « tout ça ». Les profs, eux, c’est pas leur boulot… Ils sont déjà bien gentils d’ouvrir eux-mêmes les livrets scolaires… Avec la chaleur qu’il fait en juillet.

 

J’ai failli partir

Au terme d’une journée d’évaluations orales, pour le bac, un prof tambourine à la porte du bureau d’une CPE pour remettre les documents d’usage. Négligeant un peu les enseignants présents, l’intéressé déplore d’abord l’absence du personnel de direction. Il sollicite ensuite son interlocutrice pour qu’elle « demande quelque chose à Monsieur Stovakan » (proviseur-adjoint). Celle-ci propose que cette demande prenne une forme écrite. Muni d’un stylo, l’intéressé égrène les mauvaises conditions dans lesquelles il a travaillé cet après-midi, et en raison desquelles il aurait « failli partir ». Sont ainsi dénoncés le bruit dans le couloir (peu probable, de la part de candidats à une épreuve orale), le retard de deux lycéens, la venue spontanée d’une troisième (à 16H30 au lieu de 14H00), l’absence totale de textes pour un quatrième élève et l’absence de texte en double pour tous (ce dernier point se révélant ensuite inexact). Aux remarques émises sur la difficulté de caler deux oraux dans le même après-midi, pour chaque lycéen, l’examinateur rétorque : « c’est tout simple ! Ils voient le prof [de l’autre matière], ils me voient, ils s’organisent, c’est tout ! (…) ». À la remarque faite sur les photocopies – commandées en urgence et réalisées par son interlocutrice –, l’enseignant répond : « les photocopies, ça, ça m’intéresse pas (…) c’est vraiment pas, l’intéressant (…) tout ça, ça devrait pas se poser ».

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Par sa posture de diva, le personnage cité pourrait susciter les rires… mais pas ceux des candidats. Pour renforcer ses chances de ne plus être convoqué dans le même établissement (ou, au mieux, plus convoqué du tout), l’intéressé a effet attribué des notes particulièrement basses. Si tout ça ne marche pas, on lui conseille de se couper un bras et de faire accuser un élève.

 

 

C’est tout

Lors d’un conseil de classe de troisième, un professeur assène une phrase détonante : « Ils n’apprennent pas leurs leçons, c’est tout ! ». Dans sa discipline, la moyenne de la classe n’atteint pas, en effet, 8,5 / 20 ; dans l’ensemble des matières, la moyenne est en revanche supérieure à 13 / 20.
Grincheux
« Ils n’apprennent pas leurs leçons, c’est tout ! »… Quand les élèves obtiennent de bons résultats dans 10 ou 12 matières et de mauvais résultats dans une seule, d’autres explications pourraient être données. Par exemple, que le problème vient de Grincheux (prof « aguerri ») et qu’un remplaçant sans expérience pourrait faire mieux que lui. Mais la liberté pédagogique de Grincheux l’autorise à rester inefficace et inadapté. Et non seulement personne ne le fera changer, mais personne ne se sentira le droit de lui en parler.

 

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QUESTIONS MATÉRIELLES

Ascenseur réservé

Comme le prévoit la réglementation, les bâtiments à étage sont munis d’ascenseurs, réservés aux personnes à mobilité réduite. Disposant des clefs nécessaires, certains profs utilisent ces appareils par confort. Tues en pareil cas, les utilisations abusives sont en revanche dénoncées quand il s’agit d’élèves : les enseignants voient alors dans ces pratiques un irrespect flagrant.

Non seulement les élèves ne respectent rien, mais ils n’ont aucune élégance. Quand un collégien en béquilles introduit la clef qui fait ouvrir l’ascenseur, 3 ou 4 autres élèves s’y engouffrent souvent. Les profs, eux, ne s’engouffrent jamais derrière un invalide : certains préfèrent utiliser leur clef personnelle.

 

Vidéoprojecteurs d’autrui

Des examinateurs viennent dans l’établissement pour évaluer des candidats de BTS qui soutiennent un mémoire. Cette soutenance s’effectue dans des salles munies de vidéoprojecteurs. À la fin de l’après-midi (mais avant la fin de la dernière heure de cours), les profs concernés quittent le lycée en laissant les portes des salles ouvertes et les appareils allumés.

De passage dans un lycée inconnu, les profs ont un « détachement » plus grand encore qu’au sein de leur établissement. Dans le premier cas, certains se moquent totalement du matériel ; dans le second, ils s’en moquent largement. Tous, en revanche, s’offusqueraient que des étudiants en stage se comportent de la sorte dans une entreprise. Ils seraient alors dénoncés pour leur manque de professionnalisme et de maturité.

 

Be yourself

Vidéoprojecteur local

À l’occasion des journées portes ouvertes, un vidéoprojecteur mobile est installé dans la salle de conférence du lycée, pour permettre à un professeur de BTS de présenter sa filière aux visiteurs (élèves et parents). Une fois la présentation achevée, celui-ci constate que le bureau le plus proche est fermé. Emportant alors son ordinateur portable personnel, l’enseignant laisse le vidéoprojecteur dans la salle de conférence non verrouillée (et dont une fenêtre reste ouverte). Au proviseur-adjoint qui le rencontre et l’interroge une demi-heure plus tard, l’intéressé livre sans émotion cette version des faits. Son interlocuteur s’empresse d’aller fermer la salle.

Oui, vraiment, certains manques de professionnalisme et de maturité sont consternants… du côté des étudiants. Lorsqu’il s’agit d’un prof, les deux critères ne sont pas négligés mais adaptés au contexte : un ordinateur personnel qui serait volé serait perdu ; un vidéoprojecteur professionnel qui serait volé serait à la charge de « l’administration ».

 

Responsables des tags

Les tables de certaines salles de classe sont peu à peu recouvertes par des graffitis. Deux profs repèrent des créneaux horaires « sensibles » et signalent le problème au proviseur-adjoint. Celui-ci adresse une information courtoise à l’enseignante la plus concernée… qui n’y donne aucune suite. De leur côté, les deux profs se plaignent du problème qui perdure, et auquel « on ne donne pas de solution ».

Sonnette à domestiqueLa situation est assez claire : durant les cours d’une prof, des élèves souillent les tables. Des collègues de cette prof savent qu’elle s’en moque un peu, et recourent au proviseur-adjoint. Or, l’autorité d’un proviseur-adjoint sur des profs est très faible, et nul n’oublie de le lui faire sentir. C’est pourquoi la prof visée ignore l’autorité qui s’exprime. La conclusion qu’en tirent ses collègues est tout aussi « logique » : la direction a été alertée mais elle n’a pas réglé le problème.

 

EXCLURE DE COURS

Exclusion du matin

Dans le courant de l’après-midi, Léonore Mantope téléphone aux surveillants depuis son domicile. Elle signale qu’elle a exclu de son cours deux lycéens… le matin.

Léonore MantopeDans l’enseignement secondaire, une prof peut banalement exclure deux élèves sans motif sérieux, sans travail à effectuer et sans accompagnateur qui les conduise jusqu’à la vie scolaire… L’exemple cité est heureusement plus glorieux : 5 heures et 10 kilomètres séparent la prof du lycée, quand elle annonce l’exclusion de cours. Le temps de Mme Mantope étant précieux, elle ne donne alors aucune explication. Le lendemain, en revanche, elle doit… rien du tout, heureusement, car personne ne lui demande de comptes.

 

Out of control

Profie Danielle exclut de la classe deux lycéens parce qu’ils n’ont pas apporté leur classeur mis à jour. Au bureau de la vie scolaire, les intéressés expliquent, contrariés, que le cours d’aujourd’hui était consacré à un contrôle et que cela ne nécessitait pas la présence du classeur.Maryvonne DrevartLa situation montre-t-elle autre chose qu’un petit malentendu ? Profie Danielle exerce dans un lycée ordinaire, sa capacité à gérer la difficulté est proche de zéro mais, par bonheur, elle peut virer des élèves de cours comme bon lui semble… Ce qu’elle fait assez souvent. Évidemment, empêcher deux lycéens de faire un contrôle parce qu’ils n’ont pas apporté leur classeur peut sembler discutable, et le contraste entre l’agressivité de la prof et le calme des élèves peut laisser songeur. Évidemment, un de ces élèves a obtenu les encouragements du conseil de classe au premier trimestre et il a longuement révisé la veille, pour le contrôle d’aujourd’hui. Évidemment, Profie Danielle fournit à la bêtise des morceaux succulents, et ses capacités professionnelles paraissent relatives. Évidemment, c’est elle qui se plaindra du comportement des élèves et tout le monde acquiescera poliment.
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15 fois par semaine
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Lors d’un conseil de classe, le prof principal annonce, à propos d’un élève peu discipliné : « s’il faut le virer de cours 15 fois dans la semaine, on le virera de cours 15 fois dans la semaine ! ». La phrase suscite quelques commentaires du chef d’établissement, qui ne la conteste pas pour autant.
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Quand il faut, il faut, nécessité fait loi et les vaches seront bien gardées. Un lycéen a tendance à rechercher l’attention, il est parfois casse-pieds… C’est plus qu’il n’en faut pour envisager de le virer de cours 15 fois dans la semaine. Cette solution n’a en effet que des avantages : elle permet aux profs de faire des cours paisibles et de ne pas parler à l’adolescent (« c’est pas leur boulot ») ; elle permet à cet ado de rater des cours et d’être conforté dans une image de rebelle ; elle permet aux surveillants et au CPE de ne plus savoir quoi dire au lycéen, qui ne manquera pas d’annoncer qu’il est « exclu pour rien ». Une sorte de grand chelem éducatif.

 

 

Sur le bulletin

Lors d’un conseil de classe de BTS, un cas suscite un commentaire particulier d’Auguste Leroy. Rapportant qu’il a surpris un étudiant en train de travailler dans une autre discipline, l’enseignant explique : « J’ai rien dit. Au bout d’une heure, j’ai vu qu’il était toujours en train de faire [cela]. Donc, je l’ai viré ! Et je l’ai dit devant tout le monde » Sur un ton colérique et acrimonieux, l’évaluateur poursuit : « Il joue pas le jeu (…) ça, il faut mettre sur le bulletin ! ».

Jouer le jeu« Ça », il faut mettre sur le bulletin !… Il faudrait donc écrire : « M. Leroy, quinquagénaire, avoue avoir géré un problème mineur dix fois plus mal que ne l’aurait fait un animateur de colo novice. Le professeur réalise aujourd’hui que son attitude a été inadaptée, et qu’une remarque discrète à l’étudiant aurait été plus utile, plus professionnelle, plus habile, plus simple », etc.
Par manque de place sur le bulletin, cette lecture des faits n’a pas été reportée.

 

 

CONSEILS DE CLASSE PROFESSORAUX

Avertissements sans mal

Pendant la phase du pré-conseil de classe (interdit par les textes), le chef d’établissement interroge le professeur principal : « y’a des choses à voir avant, ou on peut faire rentrer les parents et les élèves ? ». L’intéressé répond de la façon suivante : « non, ça va, y’a pas d’absence. Faut peut-être voir les avertissements. [Untel], peut-être… ». D’autres enseignants renchérissent alors : « y’en a qui travaille pas. Chez moi, y’a [untel]. – Moi, [unetelle] et [untel], ils font pas grand-chose – Moi, j’en ai trois qui travaillent pas. Ça leur ferait peut-être pas de mal, un avertissement ! ».

Le pré-conseil de classe est une belle invention (théoriquement interdite, mais heureusement maintenue). Elle permet d’abord de faire comprendre aux délégués (élèves et parents, qui attendent dans le couloir) que leur légitimité est inférieure à celle des vrais membres. En second lieu, le pré-conseil de classe permet aux enseignants d’une même classe de se réunir pour la première fois et de découvrir les résultats et attitudes des élèves dans les différentes matières. « Ils s’en sortent pas, en français ; j’aurais cru que si ! Ah, elle écoute, chez toi ? Chez moi, elle bavarde tout le temps !… », etc. Au-delà de ces bilans complets, le pré-conseil de classe permet d’exprimer des agacements, contrariétés et tentations de vengeance : « Elle, ça fait trois fois qu’elle n’a pas ses affaires ! Untel, je crois qu’il triche. Y’a qu’à lui mettre un avertissement ! », etc.
Bref, le plaisir de décider entre soi, sans être embêtés par la lourdeur des textes qui font des délégués des membres du conseil de classe.

 

Explications par le manque

Réunis en pré-conseil de classe de BTS, les professeurs analysent le bilan semestriel en termes de manques : le travail et la maturité feraient ainsi défaut à la majorité des étudiants.

Eurêka (Archimède)Pré-conseil de classe, donc, dont l’irrégularité est bafouée sans vergogne par les membres légitimes… qui produisent heureusement une analyse brillante : les étudiants ne travaillent pas et ne sont pas matures. Au-delà, le bilan semestriel ne doit rien à l’environnement culturel des intéressés, aux pédagogies appliquées par les profs, aux méthodologies (non) enseignées, à la faible cohésion entre les matières ou à l’élitisme de certains enseignants. Durant les pré-conseils et les conseils de classe, ces facteurs exercent d’ailleurs si peu d’influence qu’ils ne sont jamais cités.

 

Pédagogie en conseil de classe

Les parents d’élèves interpellent le professeur principal qui, distrait des questions calendaires, a exigé des élèves des documents particuliers dans un délai très bref. Offusqués qu’un de leurs collègues soit pris à partie, les enseignants font corps avec lui durant le conseil de classe et demeurent offusqués les jours suivants. Dans la salle des professeurs, l’un déclare ainsi, indigné : « bientôt, on va parler de pédagogie en conseil de classe ! »

Prince du Qatar

Prions donc pour que le déséquilibre de pouvoir entre les profs et toutes les autres catégories ne change jamais. Sinon, les parents d’élèves auront un jour le droit de faire remarquer les erreurs grossières, voire d’exiger de certains profs plusieurs notes par trimestre.

 

 

Entre nous

Au terme d’un conseil de classe de terminale, le professeur principal demande s’il faut établir une liste prioritaire de redoublants à accepter, en cas d’échec au bac. La présence maintenue des délégués (élèves et parents) produit alors une gêne, qui amène un prof à chuchoter : « ça, on le fait entre nous, non ? »

Le pré-conseil de classe est irrégulier mais maintenu, c’est très bien. Mais à la fin du conseil proprement dit, les délégués sont là. Comment leur faire comprendre qu’ils doivent quitter la salle, quand on veut rester entre soi ?… Il est un peu délicat d’appeler des vigiles, un peu vain d’espérer que la CPE ou le proviseur jouent ce rôle…
Hélas ! Le départ souhaité ne se produisant pas, il faut réfréner les arguments d’usage : « ah, non, lui, je le veux pas ! » ; « elle, même en redoublant, elle comprendra rien ! » ; « lui, il faut pas le reprendre ! » ; etc.

 

Injurier civilement

Roseline Pégan

ÉLÈVES INJURIÉS

Se poser des questions

Un collégien de SEGPA ayant manqué de respect à une surveillante est accompagné auprès de celle-ci par un personnel de direction. La « pionne » tient à l’élève (silencieux) un petit couplet, qu’elle conclut par la phrase « Tu joues les demeurés, alors que tu ne l’es pas ! ». Le deuxième adulte ajoute alors : « Moi, je me pose des questions, maintenant ! »

Estrosi Christian (se poser des questions)

Ce premier exemple d’insulte « comme il faut » est remarquable. L’élève s’est certes tu, et a encaissé l’allusion appuyée. Si, en revanche, il avait répliqué par l’insulte, son interlocuteur aurait pu déplorer une absence d’éducation, de mesure, de respect, etc. Formellement parlant, en effet, « je me pose des questions » n’est pas une injure. Pour autant, la pensée de l’auteur est claire… et clairement exprimée.

 

Faire lécher

Un prof annonce à des surveillants qu’il met en retenue un élève de SEGPA qui a jeté de l’encre. En présence de celui-ci, l’enseignant déclare : « je le colle sur mes heures, mais bon, je viens vous le dire. (…) j’aurais pu lui faire lécher, mais bon… Je lui ai fait nettoyer ».

Précisons d’abord que ces propos ne sont pas tenus en 1950, mais en 2010. Ils sont virtuels, bien sûr… mais l’image qu’ils évoquent est celle d’une soumission quasi animale. Sans le vouloir sans doute, le prof suggère donc l’animalité de l’élève (dont l’estime de lui-même n’est pas forcément élevée, dans le cadre scolaire).

 

Faire chier ou respecter

Enseignant connu pour ses emportements, Georges Ménard exclut de cours Nicolas. Un entretien avec cet élève de 1ère a lieu le même jour. Sans ironie, les phrases suivantes sont prononcées : « (…) à ce moment-là, si ça te va pas, tu te barres, tu te casses ! Tu n’es ni respectueux envers les enseignants, ni respectueux envers tes camarades. Parce que tu les fais chier. Donc, tu n’es pas respectueux ».

Roland ThierrySes collègues adorent Jojo. Sa personnalité, son franc parler, son humour… La seule chose qu’ils n’apprécieraient pas, c’est que leurs enfants aient Jojo comme prof.

Georges Ménard, donc, est doté d’un tempérament particulier, et s’autorise souvent l’usage de grossièretés en direction d’élèves. C’est le cas dans cet exemple, d’une manière si caricaturale qu’on la croirait volontaire. Il n’en est rien, cependant, car l’enseignant croit véritablement « recadrer » l’adolescent en résumant ses « perturbations » par deux phrases : « tu les fais chier. Donc, tu n’es pas respectueux ».

Quoiqu’il en soit, l’incident a été « réglé » de cette façon et Georges Ménard continue d’agir et de rugir comme bon lui semble. La Fontaine n’aurait pas aimé cette morale…

 

C’est un feignant

Durant un conseil de classe de 1ère, des profs émettent diverses moqueries et jugements spontanés sur les élèves. Parmi ces jugements figure celui-ci : « lui, c’est un feignant ! »

Verdict (marteau pdt tribunal)Procédons peut-être à un petit rappel : un conseil de classe n’est pas une réunion privée, mais inclut des représentants des élèves et des parents. Les profs, d’ailleurs, crieraient à l’outrage si un de ces délégués émettait l’idée que tel professeur pourrait travailler davantage, sur un point précis. On suppose aussi que les dénonciateurs de fainéantise… dénonceraient cette même accusation si elle s’adressait à leurs propres enfants. Et puis, et puis… n’oublions pas que la sentence est en partie aveugle, puisque ceux qui la portent ignorent la réalité du travail des lycéens en dehors de la classe. Mais tout ça est secondaire…

 

On s’en fout

Dans un conseil de classe de terminale, le cas de Romain (« décrocheur ») conduit un prof à poser une question : « Mais qu’est-ce qu’il veut faire, au juste ? ». Malgré la présence de délégués (élèves et parents), un autre enseignant répond sèchement : « on s’en fout ! ». La réponse ne suscite pas de commentaires ou d’étonnement.

Autruche agressiveRien à foutre, donc !… La formule employée exprime sans doute plusieurs messages. Le premier est explicite, et témoigne d’un désintérêt pour l’avenir du lycéen. Le deuxième message est implicite : il invite les collègues à ne pas engager de conversation sur l’orientation. Dans les cas particuliers ou difficiles, cette question concerne d’abord le conseiller d’orientation et le proviseur, et elle ne doit pas encombrer les professeurs. Un troisième message, sans doute, est adressé aux délégués : la sécheresse de la formule « on s’en fout » doit normalement les dissuader de solliciter les profs sur ces questions.

Détail négligeable, enfin (puisqu’il s’agit d’un mauvais élève, qui a déjà un pied dehors) : la formule évoquée est injurieuse. Alors qu’un élève ne peut pas suggérer que certains cours ne l’intéressent pas, un prof peut, lui, claironner qu’il se fout (de la scolarité) d’un lycéen.

 

Servir à ça

Au moment de remplir les livrets scolaires des élèves, le prof principal recense les « avis » donnés pour le bac. L’intéressé annonce que la prise en compte du cas de Romain (voir supra) l’arrange, car elle permet d’obtenir des chiffres « ronds » (ici, 30 % d’avis de type « doit faire ses preuves »). En réplique à cela, une enseignante déclare : « il aura au moins servi à ça ! »… Ce qui provoque le rire de certains de ses collègues.

Rire animal (cheval)On ne sait pas si les délégués ont rapporté cette scène à Romain. Si tel est le cas, il aura su que sa nullité a été proclamée par un prof, dans le cadre officiel d’un conseil de classe. Une sorte d’épitaphe…

 

De toute façon…

La réprobation suscitée par les absences d’un lycéen de terminale conduit une déléguée à signaler que l’intéressé a des problèmes de santé. Gisèle Marulan conteste l’information sans fournir d’arguments puis conclut l’échange par la phrase suivante : « de toute façon, on s’en fout ! »

Morano NadineDe toute façon, on s’en fout… Si ce n’est toi, c’est donc ton frère… C’est peut-être vrai, mais ça pourrait être faux… On espère que la dialectique du professeur Marulan est plus soutenue en classe. L’utilisation du verbe « s’en foutre » signale en effet un faible respect pour la personne visée ; la fonction de délégué des élèves est par ailleurs méprisée ; a contrario, l’enseignante affirme un pouvoir si fort qu’il lui permet d’être injuste.

 

 

 

Travail humanitaire

Le prof principal d’une classe de terminale évoque le cas d’un lycéen qui « voudrait travailler dans l’humanitaire » et, quelques minutes plus tard, le cas d’un autre élève dont le projet est d’être prof. Le président du conseil de classe émet alors un commentaire qui suscite l’hilarité : « c’est aussi travailler dans l’humanitaire !… »

On peut s’interroger quelques secondes sur ce trait d’humour. Qu’il sous-entende que le niveau culturel des élèves est aussi faible que les populations du Tiers-monde sont démunies est une blague de profs : ils en ont le droit. Mais faire cette blague devant les délégués élèves (sans même les regarder) semble montrer de la bêtise, de l’insulte et du mépris.

 

 

Indigence

En conseil de classe de terminale, le prof principal tient les propos suivants : « Alexandre, quand on lui parle de rigueur (dans l’organisation et la réalisation des tâches scolaires), je ne suis pas sûr qu’il comprenne le mot. (…) J’ai aussi un élève de terminale qui m’a demandé ce que ça voulait dire « pertinent ». Ça pose des problèmes pour la compréhension des consignes ». Le président du conseil de classe utilise alors le terme d’« indigence ».

Dictionnaire des idées reçues (Flaubert)Les termes cités pourraient être connus de tous les lycéens de terminale. Mais, puisque ce n’est pas le cas… L’École propose comme seule réponse pédagogique une insulte polie.

 

Une tête de collégien

Dans un conseil de classe de BTS, la mention suivante est portée sur le bulletin de Julien : « Manque de travail, de sérieux et d’attention ». Le président du conseil de classe s’exclame : « on dirait des appréciations de collège ! ». Rieuse, une enseignante réplique : « Même la tête ! ». L’évocation d’une proximité physique entre un étudiant et un collégien suscite le rire de quelques collègues, et l’auteur de la plaisanterie répète : « Même la tête ! »

Kakou Élie (moquerie tête élève)  Raconté à des profs pris au hasard, cet exemple serait sans doute perçu comme « bon enfant ». Le contexte du conseil de classe (et non de la salle des profs) invalide cette lecture. S’il était heureux que des profs se moquent de la « tête de collégien » d’un étudiant, les usagers pourraient à leur tour railler les « cheveux de mémé » de tel enseignant ou le « sourire idiot » d’un de ses collègues. Nous ne conseillons pas cette solution (qui n’en est d’ailleurs pas une).

 

 

Pif et Hercule

Évoquant le cas de deux étudiants, Hélène Monton déclare sur un ton goguenard : « Ils sont là, tous les deux !… Pif et Hercule, là ! »

Si on comprend que l’absence aux cours serait reprochée aux intéressés, on comprend moins la critique formulée ici. Cette absence d’explication montre une nouvelle facette du pouvoir des profs. Parmi les arguments d’autorité qu’ils peuvent déployer figure en effet le reproche implicite : ça autorise à railler un duo d’élèves parce qu’« ils sont là » (et, probablement, que leur bonne entente agace la prof).

 

4 de tension

S’exprimant sur le cas d’une étudiante, Hélène Monton annonce sur un ton agacé : « Elle est molle !… Mais elle est molle ! (…) Elle a 4 de tension ! »

Morano Nadine  L’analyse de ce nouvel exemple conforte la précédente. En l’absence de contrepouvoir et d’obligation de se tenir, les profs expriment en conseil de classe les réactions que l’on réserve d’ordinaire à la sphère privée. Comme une mère de famille reprocherait à ses enfants leur maladresse aux cartes ou leurs cheveux dans les yeux, Hélène Monton donne libre cours à ses affects en conseil de classe. On espère que les étudiantes porte des chaussures qui lui plaisent.

 

Des boulets

Dans la phase du « tour de table », un prof signale que les tâches scolaires réalisées jusqu’alors étaient souvent communes, mais qu’il n’en sera plus de même au second semestre. Selon l’enseignant, le changement va révéler quels étudiants sont « moteurs » et quels étudiants sont « des boulets ». Cette conclusion est accueillie par des rires complices.

Que les délégués présents ne s’offusquent pas (de quel droit le feraient-ils, d’ailleurs ?) : c’est évidemment de l’humour. D’ailleurs, si les étudiants eux-mêmes veulent traiter des profs de boulets, qu’ils… s’en abstiennent à tout jamais. Car l’humour a ses limites.

 

Le kéké

À l’un de ses collègues qui l’interroge, un prof livre son diagnostic à propos d’un étudiant : « Il est foufou ? – Il fait moins le kéké, cette année ! ».

Médecin (stéthoscope)Le conseil de classe sert normalement à évaluer les élèves ou étudiants dans un cadre officiel et en présence de délégués. Et dans le monde des évaluateurs professionnels, « foufou » et « kéké », ça veut dire… que les profs ont le droit de le dire.

 

PETITES MAINS MÉPRISÉES

Tu me les colles tous

Sans frapper à la porte ni saluer quiconque, une prof entre dans le bureau de la vie scolaire, tend des carnets de collégiens de SEGPA à un surveillant et déclare : « tu me les colles tous, jeudi, à 8H00 ! ». Sans remercier ni saluer, l’enseignant quitte le bureau.

Nous parlons donc de professionnels de l’Éducation nationale. Selon les « petites mains » de « vie scolaire », l’usage de formules de politesse est bien plus régulier de la part des élèves qu’il ne l’est de la part des profs : nombre d’entre eux entrent dans le bureau de la vie scolaire sans avoir frappé, certains ne saluent pas les surveillants, d’autres les saluent sans les regarder et d’autres, enfin, respectent les règles de civilité. Quand, ensuite, ils sont contrariés par des comportements d’élèves, les profs reportent une partie de leur colère sur le personnel de vie scolaire. Il faut bien passer sa colère sur quelqu’un.

 

Mégère (Peggy ma c. +Tournesol)

 

Pas la peine

Sans frapper à la porte ni adresser quelque bonjour, une adjointe de SEGPA entre dans le bureau des surveillants en compagnie d’un élève. Elle demande à une surveillante si ce dernier a été absent ce matin. Après vérification, la « pionne » répond qu’il s’agit d’un retard de 5 minutes seulement. Son interlocutrice déclare : « Bon, ben, c’est pas la peine, alors ! » et, sans remercier ni saluer quiconque, quitte le bureau.

Bis repetita placent. L’exemple ne diffère du précédent que par le travail demandé, et la considération portée à la surveillante a été la même que celle qu’on accorde à un ordinateur… un très vieil ordinateur.

 

DE L’OFFENSE ENTRE SOI

On sait pas lire

Un vendredi matin, un prof de français annonce à deux collègues d’EPS qu’il « prendra les 4e6 mardi après-midi » (d’où l’absence de ces élèves au cours d’EPS), puis explique qu’il s’agit d’une sortie au cinéma. Les profs concernés répondent ainsi : « tu peux prendre les élèves, y’a pas de problèmes. (…) Ça nous en fera moins (…) on va pas dire : non, non c’est pas possible, on avait une évaluation très importante (…) nous, on sait pas lire (…) ».

Ce qui s’est joué dans cette scène a échappé en partie à son initiateur. Enseignant dans une matière « forte », il a implicitement annoncé à des collègues que leur propre matière était « faible », et même accessoire. Plutôt qu’une demande ou qu’une requête, le prof de français a en effet formulé une assertion : certains élèves ne suivront pas le cours d’EPS prévu la semaine suivante, car ils sont appelés à une activité plus légitime. Peu respectés dans leur rôle, les enseignants concernés n’ont pas eu intérêt à plaider pour leur cause (par avance perdue). Le prestige de leur discipline n’étant pas élevé, ils ont donc évoqué l’importance de l’évaluation avant de recourir à l’humour et à l’autodérision. Accentuant les traits de leur subordination, les intéressés ont relativisé l’outrage pour garder la face. On peut en tout cas le supposer.

 

Faux professeur

Évoquant des résultats obtenus en éducation musicale, le professeur d’une autre matière utilise le terme de « musique ». Au président du conseil de classe qui pointe courtoisement l’inexactitude, l’intéressé répond qu’il est « très libre » face à ces questions, et qu’il utilise même l’expression de « professeur de pipeau ». Encouragé par les rires qu’il suscite, l’enseignant annonce à l’intention du professeur concerné (présent dans la salle) : « ceux qui le prennent mal, c’est ceux qui n’ont pas d’humour ! ».

Moquerie Ah Ah (Simpson)Peut-on dire que, toute proportion gardée, l’auteur des propos humilie publiquement son collègue ?… Dans un conseil de classe où il représente la seule matière « faible », celui-ci se trouve surexposé. A contrario, l’enseignant qui l’offense ne prend guère de risques : face aux rires déclenchés, le prof bafoué n’a d’autres choix que le sourire forcé ou le départ courroucé ; la première option est retenue cette fois.

 

 

 

Ça, on s’en fiche

Durant un pré-conseil de classe de BTS, des profs discutent du cas d’une étudiante : « Elle est d’accord pour se réorienter – Qu’est-ce qu’elle veut faire ? – Fac de géo. – Mais elle est bonne en géo ? – Ça, on s’en fiche ! (ton un peu agressif) L’important, c’est qu’elle soit plus là ! – Je demandais ça à titre indicatif… »

Autruche agressive

Sans doute pas mesurées par leurs auteurs, l’exemple montre deux formes d’irrespect. La première tiendrait dans l’agressivité d’une réponse (« ça, on s’en fiche ! ») et dans le rappel à l’ordre qu’elle intime. L’ordre en question est à rebours des consignes ministérielles et des valeurs éducatives, mais conforme aux pratiques de l’enseignement secondaire… Ce qui est bien l’essentiel. Pour rester définis par des tâches savantes, les professeurs se détournent en effet des élèves absentéistes et « décrocheurs », et oublient ceux qui quittent l’établissement. Cette tendance explique l’autre forme d’irrespect. Absente du conseil de classe, l’étudiante échappe provisoirement à la violence du propos. Que les délégués puissent lui rapporter la scène est une hypothèse négligée. « On s’en fiche ! ».

 

Rendre absent

Des professeurs se réunissent en conseil d’enseignement pour préparer l’année scolaire à venir, dans la discipline qu’ils enseignent. La réunion vise à proposer une répartition des classes entre enseignants et des quotités de service cohérentes avec les besoins horaires. Les intéressés n’ont pas convié ni informé un collègue, qui assure un complément de service (et non un service complet) au lycée. La maquette élaborée à son insu écarte définitivement ce prof-là, en convertissant son complément de service en heures supplémentaire-année (HSA), réparties entre les décideurs. La proposition est refusée par le proviseur, qui invite les auteurs à en produire une autre.

Couteau dans le dos

Les élèves mésestiment souvent l’importance du respect. Certains profs, en revanche, savent ajuster le niveau de respect au niveau hiérarchique de certains collègues. Il est bon, alors, que le proviseur fasse vraiment « son boulot ».

 

 

 

L’École et puis c’est tout

Oeillères

EXPLICATIONS SPONTANÉES

Parasitage culturel

Dans un conseil de classe de 6e, le cas d’un collégien en difficulté suscite une discussion. La prof principale déclare : « il a la télévision dans sa chambre ». L’annonce est accueillie par une clameur désapprobatrice : « Ah !… ». Un peu plus tard, l’évocation d’une télé et d’un ordinateur dans la chambre d’une autre élève appelle la même réaction.

AutodaféLes parents ne doivent s’en prendre qu’à eux-mêmes si leurs enfants ne réussissent pas à l’École : si on laisse une chambre d’ado devenir autre chose qu’une geôle avec paillasse, si la totalité du temps libre n’est pas consacré aux devoirs, les profs ne pourront pas rattraper les lacunes… À peine le peuvent-ils avec leurs propres enfants, qui aiment également la télé et l’informatique.

Comme le garagiste exalte l’importance des freins ou des amortisseurs, le prof ne jure que par la culture et par l’apprentissage (scolaire). En plus de cette déformation professionnelle, les enseignant français participent d’un système éducatif qui marche mal : ils ont donc intérêt à déplacer la responsabilité des problèmes vers les parents. Dirigée vers la famille, la culpabilisation est une arme particulièrement « efficace ».

 

Ils comprennent pas

Évoquant l’orientation des élèves après la classe de troisième, une enseignante déclare : « Je ne sais pas s’ils ont compris que notre avis favorable ne suffirait pas pour les filières sélectives ». Confirmant l’hypothèse de l’ignorance, le principal indique : « Oui (…) c’est une question de maturité. »

L’immaturité évoquée relève ici d’une diversion consciente. Elle évite d’annoncer à des élèves « orientés » malgré eux dans la voie professionnelle qu’ils devront en outre accepter n’importe quelle filière. S’ils ne l’ont pas compris d’eux-mêmes, c’est qu’ils ne sont pas mûrs.

 

Ils savent même pas tricher

Une enseignante signale le cas d’un élève de 1ère qui a remis un travail écrit très élaboré mais n’a pu ensuite répondre à des questions simples qui s’y rapportaient. Commentant le plagiat révélé, la présidente du conseil de classe déplore l’« immaturité » de la lycéenne. Confirmant cette lecture, la prof déclare : « ah, oui, y’a un manque de maturité… »

Balance justice

Si les faits constituent bien une faute de l’élève, son « immaturité » est plus discutable. Il n’est pas anormal d’être « immature » à 16 ans, et, surtout, il est plutôt rassurant que la tricherie s’exerce grossièrement, sans marques de l’habitude.

On peut considérer deux cas de figure :
1) la lycéenne a triché comme une bleue et s’est fait pincer : on lui reproche d’avoir triché (normal), mais on lui reproche aussi de n’avoir pas « bien » triché : Ouh, la, la, qu’elle est immature ! Elle sait pas tricher !
2) supposons qu’une autre lycéenne ait triché mais qu’elle ait répondu avec aplomb aux questions visant à la démasquer. La conclusion aurait été : elle est sournoise, elle a très mauvais esprit, elle est même pas capable de reconnaître qu’elle a triché, etc.

S’il ne peut justifier la tricherie, le contexte, enfin, mériterait d’être regardé. L’élève peut en effet avoir saisi une opportunité d’accès à une source érudite ou avoir produit une réponse stratégique à une surcharge de travail. Cette surcharge peut d’autant mieux survenir que la cohésion pédagogique entre profs d’une même classe est quasi nulle. Avéré ou non, ce problème-là n’est jamais soulevé. Puisque les profs ne s’organisent pas entre eux (pour répartir le travail donné), les élèves n’ont qu’à s’organiser à leur place. Tout simplement.

 

Faire la fête

Lors d’un conseil de classe de BTS, le prof principal dénonce « la fête le jeudi soir », qui abîmerait scolairement les étudiants.

Fête le jeudi soirLa fête est en effet nuisible, car rapidement synonyme d’amusement, de plaisir, de débauche et de barbarie. Il ne faut surtout pas faire la fête quand on est étudiant. Mieux vaut être en cours 5 jours par semaine, travailler ses cours le soir et le week-end et ne jamais sortir. Faire la fête le jeudi soir, quand on est étudiants… Ils n’auront à s’en prendre qu’à eux-mêmes s’ils n’ont pas le BTS.Moine (Manet)

 

RÉGNER PAR L’EFFROI

Stresser pour réussir

Dans un conseil de classe de classe, un prof déclare : « C’est globalement négatif (…) la méthode n’est pas appliquée (…) beaucoup de devoirs ne sont pas rendus (…) Il va falloir stresser un peu avant le bac pour réussir (…) »

Crise d'asthmeIl serait donc nécessaire d’être tendu, anxieux et angoissé pour réussir. Scolairement parlant, l’idée est séduisante. Évidemment, les mauvais esprits pourraient reprendre leur rengaine : en tant qu’élèves, les profs français ont connu la faible valorisation, les notes négatives (en prépa) et la pédagogie descendante (« vous ne savez rien, c’est nul, faut travailler », etc.). Aujourd’hui profs, beaucoup appliquent donc à leurs élèves la méthode qu’ils connaissent : faire peur et faire stresser. Dans l’exemple cité, la prof recourt d’autant plus à cette recette que ses relations avec la plupart des classes sont mauvaises… Et plutôt que de se demander pourquoi, il est plus simple d’essayer d’effrayer les élèves.

 

Perroquets flippés

Une nouvelle étudiante entre en BTS au mois d’octobre. Polie, docile et fragile, l’intéressée est en pleurs à la fin de la première journée. Durant celle-ci, deux enseignants ont insisté sur la difficulté de la filière et sur la nécessité de travailler beaucoup.

PerroquetsLes deux profs cités sont des modèles du genre, qui répètent leur credo en toute occasion. Les étudiants qui ont des mauvaises notes, ils travaillent pas assez, les étudiants qui décrochent, ils travaillent pas assez, les étudiants qui échouent, ils travaillent pas assez… Nous trouvons là de précieux conseils, prodigués gratuitement. Attention, travaillez, baissez la tête, travaillez, ne lâchez pas, travaillez ! Ayez peur, stressez, ne vous affirmez pas, n’ayez pas confiance. Faut travailler ! Ne croyez pas qu’en BTS, faut moins travailler que dans les autres filières post-bac. Nous aussi, on est des grands profs : nous aussi, on vous dira toujours que votre travail est insuffisant et que vous n’avez pas le niveau !

Si les enfants de ces profs adoptent la conduite accompagnée à 16 ans, le véhicule résonnera sans doute des conseils suivants : « Attention ! Regarde à droite ! Il faut faire attention ! Ralentis ! Regarde à gauche ! Y’a un virage ! Attention, ça freine ! Va pas trop vite ! Regarde à gauche ! Y’a un feu rouge. Attention, il pleut !… ». Tout ça est évidemment pour le bien des jeunes, et pas du tout parce que les perroquets sont flippés.

 

Faire peur

Plusieurs semaines après la rentrée scolaire, un enseignant expose le cas d’une étudiante qu’elle n’a jamais vu dans son cours. Demandant à la CPE de le convoquer, il répète trois fois la demande suivante : « il faut lui faire peur ».

Hannibal LecterFaire peur, mentir, bluffer… N’allons pas croire qu’il s’agit de réflexes bêtes, naturalisés par ceux qui les ont vécus (ce qui est à peu près le cas de tous les anciens écoliers de France). A contrario, réfléchir 30 secondes avant de s’entretenir avec une étudiante qui pose problème serait une idée étrange. Il faudrait d’abord faire le point avec l’intéressée pour comprendre ses absences et, ensuite, faire valoir les contraintes réglementaires qu’elle doit respecter. Mais si on ne bluffe pas, si on ne lui ment pas, elle n’aura pas peur (ou jamais assez peur) : et comme le premier principe de l’enseignement secondaire est de faire obéir les élèves, mieux vaut entretenir la peur et les menaces bidon. L’armée ne dit-elle pas que réfléchir, c’est désobéir ?

 

LE QUOTIDIEN « SCOLAIRE »

Même le jour du bac

Chargé de surveiller un examen blanc de philo, un enseignant sollicite un collègue. Le document remis aux élèves n’indique pas formellement, en effet, quel choix ont les candidats face aux trois sujets proposés. Quelques jours plus tôt, la prof de philo (auteur du sujet) avait exprimé cette plainte : « même le jour du bac, certains ne savent toujours pas qu’il faut traiter un seul sujet ».

Les lycéens sont si scolaires et si immatures qu’ils veulent des consignes claires pour toute épreuve d’examen… Cet exemple illustre peut-être aussi l’individualisme du métier de prof, où les consignes et les questions d’« interros » peuvent être équivoques – disons qu’elles ne sont claires que pour leurs auteurs. Et ces auteurs savent qu’un examen est une épreuve stressante, où le plus petit doute altère la concentration. De ce point de vue, l’absence de clarté devrait conduire la prof à reconnaître une imprécision. Ici, la déploration produite laisse penser le contraire. L’enseignante annonce sans vergogne que le jour du bac, certains élèves ignorent qu’un seul sujet doit être traité. Ils sont bien sûr les seuls responsables de cette ignorance.

 

Évaluation à la petite semaine

Dans le rôle de conseillère pédagogique, une formatrice IUFM vient évaluer une prof stagiaire. L’observation de séquences de cours donne ensuite lieu à un entretien. Au cours de celui-ci, la première nommée indique à la seconde qu’elle va être inspectée la semaine suivante. Le délai qui sépare les deux évaluations est exceptionnel : 9 jours.

Formulaire (cases en rouge)9 jours d’écart entre deux inspections, c’est… forcément bien, puisque celui qui le décide est inspecteur : et un inspecteur est quelqu’un qui a réussi un concours difficile et qui maîtrise les programmes scolaires. Que sa décision soit consternante n’amoindrit pas, d’ailleurs, sa dignité statutaire. L’enseignement secondaire est un monde de savants, où l’on raisonne seulement sur des savoirs (ceux des manuels, bien sûr, et non ceux que les élèves acquièrent réellement).

Évidemment, on peut dire que 2 évaluations en 9 jours relève du pur ritualisme, que la prof stagiaire n’aura pas pu tirer parti des conseils donnés et qu’il s’agit seulement d’obtenir une signature au bas d’un formulaire. Le stress et le bachotage suscités sont heureusement cohérents avec ceux que les profs imposent à leurs élèves.

 

DES NIVEAUX « SCOLAIRES »

Explication scolaire

Lors d’un conseil de classe de BTS, un enseignant déplore la tendance des étudiants à « marcher à la carotte », en estimant que cette logique ne devrait valoir que « pour les enfants ». Prolongeant cette opinion, un autre prof évoque l’attitude « très scolaire » des étudiants, accusés de limiter le travail « aux moments des contrôles ». Tout au long du conseil de classe, le qualificatif « scolaire » est répété.

Ils marchent à la carotte, ils sont scolaires… Pour des raisons jamais expliquées, les étudiants de cette classe souffriraient d’immaturité, et seraient aussi « scolaires » que des collégiens de sixième. À travers ce qualificatif, les prof dénoncent ici le manque d’investissement culturel et l’utilitarisme des étudiants : plutôt que le savoir pour lui-même, ces derniers préfèreraient la rentabilité à court terme. Dans un système éducatif aussi polarisé sur les notes que le système français, peu de gens semblent comprendre que des étudiants bachotent. Pas les profs, en tout cas, qui prétendent ne l’avoir jamais fait eux-mêmes… et ne plus le faire aujourd’hui, quand ils sont inspectés.

 

Temps des uns et temps des autres

Lors d’un conseil de classe, les délégués indiquent que leurs camarades auraient préféré que le bac blanc ait lieu après les vacances de février (et non avant), pour pouvoir réviser pendant celles-ci. Les propos sont contestés par la majorité des profs, et l’un d’entre eux réplique : « Il faut travailler régulièrement. C’est pas juste le week-end avant le bac blanc ».

Doigt levé 2 Balance déséquibrée ???????????????????????????????????????????????????????????????????? Jean-Michel Feignassou

Qui verrait de la mauvaise foi dans cette assertion ? Il faut évidemment travailler continûment (sans considération de date ou d’échéances), se brosser les dents trois fois par jour, ne pas laisser s’accumuler la vaisselle sale, ranger régulièrement les placards, vérifier l’état de sa voiture avant de l’utiliser, etc. Autant de comportements que personne n’adopte jamais, mais que ceux qui ont du pouvoir peuvent demander aux autres. La scène décrite ici illustre bien ça : les lycéens doivent réviser le bac blanc sans disposer de vacances, tandis que les profs pourront user de ce temps pour corriger les copies. Le choix n’est évidemment pas anodin, et évidemment pas assumé… mais il est facilement imposé.

 

Idée d’ailleurs

Dans un conseil de classe de 3e trimestre, un prof déplore que ses élèves de 1ère n’aient pas l’idée de « chercher ailleurs » que dans le cours.

Lunette astronomique

Les ados sont vraiment décevants. Ils n’ont pas « l’idée », le temps et les codes culturels nécessaires pour dépasser le cours (en devenant auditeurs libres à la fac, par exemple). Peut-être ces lycéens attendent-ils des profs des savoirs cohérents et consistants… Un peu comme s’il existait une École de la République.

 

 

 

Savoir à l’avance

Dans un conseil de classe de 1ère, Roseline Pégan se plaint du manque de « curiosité » des élèves. Cette absence de curiosité expliquerait qu’ils ne s’intéressent pas à la leçon prévue après la leçon en cours.

L’idée est si bonne qu’elle doit être saluée. Pour ne pas rester à un niveau « scolaire », des lycéens de 16 ans devraient donc apprendre les leçons qui n’ont pas été vues en classe… Cette noble idée aurait de grands avantages :
1) le travail serait déjà fait à domicile, sous la direction de parents culturellement dotés ou de précepteurs rétribués ;
2) l’enseignante serait dispensée du laborieux travail d’apprentissage, mais seulement reconnue comme une sorte de chef d’orchestre (image de prof d’amphi acceptée…) ;
3) les « très bons élèves » pourraient assurer en classe le rôle de tuteurs.

Roseline PéganSi seulement les élèves faisaient un effort… ça aiderait Roseline à oublier qu’elle n’est pas prof à l’ENA.

 

Trois pages après

Autre conseil de classe, où des prof de BTS émettent sur les étudiants les avis suivants : « Ils sont très scolaires ! » ; « Ils se contentent d’apprendre le cours, mais ils n’auront pas l’idée de regarder trois pages après » ; etc.

The show must go on… Face au comportement si « scolaire » des étudiants, les profs de BTS sont bien désemparés et bien agacés. Dommage qu’ils n’aient « pas l’idée » de donner aux étudiants les véritables consignes pour réussir. Ce n’est sans doute pas leur boulot.

 

Ne pas trouver

S’exprimant sur le cas de plusieurs lycéens de terminale, Hélène Monton regrette qu’ils n’aient pas « trouvé » comment il fallait travailler (au 2e trimestre).

Chercheur d'or (enfant)  Le discours pédagogique est terminé. Madame Monton n’a pas dit que la méthodologie qu’elle aurait enseignée en classe n’a pas été comprise ou que les questions de méthode ne sont pas assez développées dans les manuels. Ce sont simplement les élèves qui, tels des chercheurs d’or malheureux, n’ont pas « trouvé ». Le système éducatif français et ses profs sont plus chanceux : ils ne cherchent pas et ne sont responsables de rien.

 

 

Grandir, mûrir, s’adapter

Un dernier conseil de classe de BTS… Livrant une appréciation générale, un prof déclare : « Ils prennent pas le recul nécessaire. (…) Ils font pas le travail nécessaire pour fixer [ce qui est fait en cours] (…) il faut qu’ils grandissent, il faut qu’ils mûrissent ». Quelques minutes plus tard, la synthèse portée sur le bulletin d’une étudiante est ainsi conclue : « Adaptez vos méthodes de travail ».

Il est temps que les étudiants réagissent. En prenant du recul, en grandissant, mûrissant, en adaptant leurs méthodes… Parce que là, tels qu’ils sont, les profs ne peuvent rien faire : même pas répondre à la question de savoir comment adapter ses méthodes. À peine pourraient-ils dire que les instits et les profs de collège auraient dû l’enseigner.

 

Question de méthode

Commentant une appréciation portée sur un bulletin, une enseignante interroge ses collègues sur la définition d’un travail méthodique. Un ange passe…

Tête baissée (par gêne)

Autonomie à petites roues

RECOURS QUOTIDIENS

Sonnette à domestique

Le dire au proviseur

Claudie Jacobson téléphone à un surveillant pour lui demander de transmettre au proviseur l’information suivante : une étudiante de BTS a été « surprise pour la seconde fois » en train d’utiliser son téléphone portable pendant l’heure de cours…

Siffler avec les doigtsEn cette heure grave, nul ne sait hélas où se trouve le proviseur. Insouciant et coupable, il n’a pas su anticiper l’incident : une étudiante a manipulé son téléphone à deux reprises pendant un cours. Quasi empêchée de poursuivre son travail, l’enseignante s’est trouvée dans un grand désarroi. N’étant pas secourue, elle s’est peut-être résolue à parler directement à l’intéressée, à la fin de l’heure… ce qui choque la logique de l’enseignement secondaire. Car parler aux élèves ou aux étudiants, c’est pas le boulot des profs. Il vaut toujours mieux passer par le proviseur, lui dire ce qu’on voudrait qu’il dise à l’étudiante, et, après le rappel à l’ordre, demander : « qu’est-ce qu’elle vous a dit ? »

 

 

Aller voir la CPE

Un prof signale à la CPE (Élise Jourdan) qu’une élève de première « connue de la vie scolaire » écoutait de la musique à un volume assez élevé dans les couloirs. L’enseignant indique qu’il lui a demandé de baisser le son, que la lycéenne a un peu rechigné à le faire, et qu’il a déclaré : « tu veux qu’on aille voir Madame Jourdan ? ». Et le narrateur de conclure : « Là, elle m’a dit : « non, non, c’est bon ! » Ben oui, elle était là, tranquille, avec la musique qui dérangeait tout le monde !… ».

Dans le « cas » à traiter, la gestion du prof n’a d’autonome que l’apparence. Enclin à solliciter une assistance, il a déjà convoqué la CPE dans le discours tenu à l’élève. En rapportant l’incident à Élise Jourdan, l’enseignant lui adresse d’ailleurs ce message implicite : J’ai affronté avec courage un problème qui n’était pas le mien. C’est aux surveillants et à la CPE de s’occuper des couloirs (ce qui n’est pas fait… Et pourquoi donc ?…). J’attends aussi que tu sermonnes la lycéenne, qui m’a quasiment gâché la journée.

 

J’y arrive pas

Une prof indique à un assistant d’éducation (i.e. un surveillant) qu’elle n’a pas réussi à éteindre une des lumières de sa salle de cours. L’enseignante fixe son interlocuteur et répète : « c’est toujours allumé, là-haut. Moi, j’y arrive pas ! ». Comprenant la demande tacite, le surveillant l’esquive en déclarant que la fermeture de la porte était le point essentiel.

Doigt pointéLa prof concernée n’est pas spécialement arrogante ou aristo… dans la vie normale. Au lycée, en revanche, sa fonction l’incite à se considérer comme invitée régulière, à qui les autres doivent assistance. Cette logique confond par exemple les assistants d’éducation avec des assistants de professeurs (lesquels souhaitent pourtant se distinguer de « l’éducation »…).

 

 

INCIDENTS COUVERTS

Parapluie noirChez le proviseur-adjoint

Soupe au lait, Sylvain quitte le cours de Marie-Pierre Durin après un petit reproche de celle-ci. La prof raconte : « Il s’est emporté et m’a mal répondu. Je lui ai dit : ne me parle pas comme ça, ou alors, je t’emmène chez le proviseur-adjoint ! ». Une heure plus tard, cette annonce est mise en pratique.

En poste depuis longtemps dans un lycée « tranquille », Marie-Pierre Durin n’a jamais appris à gérer une situation difficile. Saisie par le comportement de l’élève, elle a pour seul réflexe d’invoquer une autorité extérieure à la sienne… Par exemple, celle du proviseur-adjoint (dont on regrette qu’il ne s’appelle plus « censeur »).

 

Simple agacement

Gêné, un prof explique que le père d’un lycéen veut prendre rendez-vous avec le proviseur, en raison d’une parole ambiguë prononcée en cours : le lycéen s’est senti insulté, alors que le prof parle d’une interjection non ciblée. Informé, le chef d’établissement déclare qu’il croit le prof, téléphone au père de l’élève et obtient l’annulation du rendez-vous demandé.

Parapluie souriantMieux vaut, en effet, avoir cru le prof. Dans le cas contraire, le proviseur aurait vu les autres profs lui tomber dessus (aux cris de : « il nous soutient pas », « il a laissé tombé un collègue », etc.). D’autre part, s’il avait admis auprès du père que le prof avait été insultant, le chef d’établissement aurait pris le risque d’encourager les critiques contre le lycée et d’être englobé dans ces critiques. Le choix opéré fut donc un choix contraint : en lieu et place du prof – gentiment en retrait –, le proviseur a contacté la famille, reçu ses reproches et négocier une annulation de rendez-vous.

 

Ne pas « braquer » la prof

La sœur d’une élève Clotilde Senders, en BTS, contacte la CPE pour lui exposer un problème. Clotilde fait partie d’un groupe de lycéens mis en retenue par un enseignant, en raison d’un devoir jugé insatisfaisant. Il s’agit de la seconde ou de la troisième version de ce devoir, que le prof identifierait à tort à un plagiat. S’ensuit un entretien entre la CPE et l’étudiante, qui annonce qu’elle craint d’ouvrir une discussion avec l’enseignant.

Cyniquement parlant, l’exemple est peu dérangeant pour l’institution. L’étudiante est à la fois polie, réservée et fragile, et son entourage et elle craignent la réaction du professeur. Celui-ci se trouve donc protéger de tout « tracas ».

 

Décharges d’agressivité

Constatant que Clara Borelli joue au Sudoku à l’abri de son sac de cours, le professeur concerné s’en saisit et le jette sur sa propriétaire. La mère de la lycéenne téléphone au lycée et délivre une première décharge d’agressivité à sa correspondante (CPE). Mme Borelli s’excuse finalement auprès d’elle, mais insiste pour que le proviseur ou son adjoint la rappellent lundi, pour convenir d’un rendez-vous. Le jour dit, le second nommé compose le numéro du téléphone portable et laisse un message vocal. L’intéressée appelle l’adjoint le lendemain, en reprochant vivement à son interlocuteur de ne pas l’avoir contactée : cette deuxième décharge d’agressivité épargne ainsi le professeur. Lors du rendez-vous qui se tient ensuite, ce dernier est entouré par le chef d’établissement et par le professeur principal de la classe. Un certain laps de temps s’étant également écoulé, la scène se déroule dans des conditions peu détendues mais non agressives.

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L’analyse de la situation est en partie contenue dans sa présentation. Par chance, la logique qui surprotège les personnels enseignants et expose les personnels annexes ne s’applique jamais en sens contraire.

 

 

POSITIONS CHOISIES

Places de choix

Au mois d’avril, les profs de BTS « trient » librement les candidatures d’élèves de terminale. Une fois le classement réalisé, ces élèves consultent les résultats sur le site « Admission post-bac ». Des parents d’élèves contactent ensuite le proviseur-adjoint et lui reprochent que leur fils (fille) ne soient pas acceptés en STS, malgré des moyennes générales supérieures à 11/20.

Le problème apparent n’en est pas un. En voyant trop haut dans la sélection des candidats, les profs de BTS prennent des décisions discutables, que le proviseur-adjoint doit finalement assumer… ça fait un équilibre.

Belphégor

SUIVI DE STAGES

Raisons d’une absence

Le tuteur de stage d’une étudiante appelle le lycée pour signaler son absence et en connaître les raisons. Interlocuteurs désignés, les surveillants ignorent dans quelle situation se trouve l’intéressée. Le cas particulier s’avère être connu du professeur référent, qui a omis d’informer le tuteur.

Un petit exemple banal, qui confirme que l’erreur est humaine… À ceci près qu’elle signalée à une sorte d’assistance téléphonique, et pas à l’intéressé (injoignable, parce qu’il est prof) ; or, ne pas avoir de retour sur son erreur augmente la probabilité d’en commettre d’autres.

 

Absence à traiter

Un prof principal de BTS vient voir la CPE, qui s’affaire sur des listes et sur des dossiers. Il signale qu’un étudiant est absent de son lieu de stage, puis fixe la CPE jusqu’à ce qu’elle cesse son travail et annonce qu’elle va s’en occuper. Lui-même dispensé de cours car chargé du suivi des étudiants en stage (…), l’enseignant remercie à peine son interlocutrice et quitte le bureau.

Cireur de chaussuresLes stages maintiennent en général les grands équilibres scolaires : lorsque les apprentissages et la formation se déroulent « normalement », ils relèvent de la compétence des profs ; à défaut, ces derniers sont autorisés à transférer les problèmes. Cette possibilité est amoureusement choisie par quelques uns.

 

DEVOIRS ET EXAMENS

Allez le faire là-bas

Au début de son cours, une enseignante demande à deux lycéens absents lors d’un devoir d’aller effectuer celui-ci au bureau des surveillants. Ces derniers apprennent cette information au moment où les élèves se présentent devant eux.

Doigt pointéPeu de profs verront dans cet exemple le moindre embarras (leur vision serait autre si des élèves se présentaient dans leur salle de cours sans que le collègue qui l’aurait décidé ait effectué une demande courtoise). De même que la considération pour les surveillants, le respect porté aux élèves semble un peu négligé : « expédiés » à la vie scolaire, ils y sont (de fait) mal accueillis, puis longtemps « mis en attente.

 

Sujet manquant

Un prof demande à ce qu’un « pion » surveille un devoir de deux heures. Au moment prévu, l’intéressé se retrouve les mains vides devant les étudiants : l’enseignant, en effet, a déposé le sujet à un endroit connu de lui seul. Informé le lendemain, ce dernier commente les faits en deux mots négligents : « ah, oui !… »

L’erreur reste humaine, tout le monde en conviendra. Mais, une fois encore, la soustraction à la vie globale de l’établissement empêche le prof de mesurer le trouble et l’irrespect produits : les lycéens qui s’étaient préparés à faire le devoir sont congédiés, sans savoir si le contrôle va être différé ou annulé ; de son côté, le « pion » a cherché en vain le sujet du devoir, a perdu du temps, est passé pour un imbécile devant les élèves et a dû s’excuser devant eux. Ces faits se sont déroulés en l’absence du responsable, qui a déjà oublié ce qu’il n’a pas vécu…

 

Dix minutes

Affecté à la surveillance d’un BTS blanc, François Faroso obtient du proviseur-adjoint qu’un surveillant le « relaie pendant dix minutes ». Dans les faits, la pause est effectuée au moment de la récréation et permet au prof de converser longuement. Après 35 minutes d’absence, l’intéressé retourne dans la salle d’examen sans fournir d’explication ou d’excuse. Aucune remarque n’est faite à l’enseignant.

Faroso François (Delon Alain) 2   François Faroso aime les obligeances. Pour autant, la scène ne heurte pas les conceptions générales des profs. Il semble en effet normal qu’un surveillant assiste un des leurs (quand le contraire serait impensable pour une durée de trois minutes), normal que le bureau de la vie scolaire fonctionne sans l’un de ses membres (durant la récréation, où les demandes sont nombreuses) et normal que « la direction » ne fasse pas de reproches aux professeurs (ce qu’elle se garde faire, faute de pouvoir réel).

 

 

Pourvu qu’ils acceptent

Cherchant un soutien moral auprès de « non-enseignants », le proviseur-adjoint annonce que le planning de surveillance des épreuves de BTS est « passé de justesse » auprès des enseignants désignés, et qu’il reste encore à « faire accepter » celui des surveillances du bac. Dans le premier cas, l’initiateur du planning a pourtant ajuté les surveillances aux matières enseignées. Malgré cela (et en dépit du fait qu’ils n’ont plus à assurer de cours), beaucoup d’enseignants ont contesté la forme et le fond du canevas horaire.

Gladiateur (doigt qui se baisse)Parce que le « normal » est autant lié à l’habitude qu’au pouvoir de l’imposer, les profs considèrent comme un droit les allègements horaires de fin d’année scolaire (que le travail d’examinateur et de correcteur ne compense qu’en partie). Ils oublient alors ce qu’ils disent avec raison, le reste de l’année : le service hebdomadaire (15H ou 18H) est très inférieur au temps de travail réel et dû… de 35H environ.

 

 

Ponctualités

Une prof de lettres faire passer des oraux d’examen demande qu’un « pion » vienne la relayer (i.e. surveiller les candidats en phase de préparation), « le temps d’aller aux toilettes ». Lorsqu’un surveillant se présente, son interlocutrice lui demande d’assurer un passage toutes les demi-heures. Pour le moins surpris, le premier nommé doit justifier d’un fort volume de travail pour expliquer que cette fréquence ne pourra pas être tenue.

OLYMPUS DIGITAL CAMERALa situation n’est pas tout à fait « dans la moyenne », mais pas non plus inédite. La prof exagère son droit à l’assistance, et les pions osent manifester un refus (en le justifiant).

 

 

VOYEZ POUR ÇA

Marquer son nom

Philippe Cansieng demande à une secrétaire la clef d’une salle où il doit surveiller une épreuve d’examen. Courtoisement, son interlocutrice lui montre la clef souhaitée, devant le cahier sur lequel les emprunts doivent être notés. L’intéressé se saisit seulement de la clef et, tandis que la secrétaire renseigne à sa place la page du cahier, il tourne les talons sans prononcer un mot.

On sait une fois encore que des situations non scolaires abritent ce type de comportement. Ici, cependant, c’est la catégorie d’acteurs majoritaire (les profs) qui peut agir en invitée choyée, indifférente aux consignes. Ceux qui, réellement, agissent ainsi ont le droit de dire que ce n’est pas leur boulot.

Lama 1

Objet trouvé

À la fin d’une épreuve d’examen (voir supra), Philippe Cansieng signale un « petit incident » à la secrétaire. L’enseignant montre une convocation oubliée par un candidat et suggère qu’« on appelle » l’élève concerné, pour le prévenir. Passablement occupée, celle qui est désignée pour cette tâche interrompt son travail et essaie de joindre l’intéressé. Après recherche vaine d’un numéro de téléphone portable et appel infructueux sur un numéro de ligne fixe, un contact est finalement établi avec la mère de l’élève. Cette conclusion reste inconnue du professeur, qui a quitté le lycée.

L’incident est aussi mineur que la répartition des tâches est banale. Parce que leur fonction est experte et autocentrée, les profs jugent normal que les tâches triviales échoient aux autres. Chef d’établissement, adjoint, CPE, surveillant, gestionnaire, secrétaires et agents ne sont pas, en effet, de passage : ils sont attachés à l’établissement, avec tous les avantages que cela comporte. Les plus heureux, tiens !…

 

SPONTANÉITÉ ET RÉSERVE

Faudrait dire à mes élèves

Une prof téléphone aux surveillants et leur présente cette requête : « il faudrait aller dire à mes élèves qu’ils regardent [telle chaîne de télé] ce soir, y a un sujet qui est intéressant ». Entendant la demande, la conseillère d’éducation explique à l’enseignante que ses collègues et elle-même s’affairent sur un travail urgent et qu’ils n’ont pas le temps de chercher les lycéens concernés. La CPE semble alors s’excuser, et son interlocutrice accepter cela.

Téléphone de princesseLes assistants ont de la chance, ça passe pour cette fois… Prof « normale », l’intéressée attend en effet de la vie scolaire qu’elle réponde à ses demandes, sans conscience des autres tâches liées au fonctionnement du lycée. Mais le lycée est-il autre chose que les salles, les classes et les horaires de chacun des profs ?

 

 

 

Donner satisfaction

À quelques semaines du départ de la proviseur, François Faroso évoque le remplaçant qui a été nommé : « Il paraît qu’il donne satisfaction. (…) Après, d’un établissement à l’autre… »

Majordome (Nestor)

Exprimée avec spontanéité, la formule illustre bien le rapport de pouvoir entre personnel de direction et corps enseignant : le nouveau venu devra donc satisfaire les demandes des profs, en adaptant son service « d’un établissement à l’autre » et d’un enseignant à l’autre. À défaut, les profs seront au regret de se séparer de lui.

 

 

 

Maturité morale

ÉLISA LEGRAND, PROFESSEUR

Élisa Legrand

Après le bac

3e conseil de classe de terminale, les résultats sont bons, nettement plus élevés qu’au trimestre précédent. Les profs en font état, mais concluent leur intervention avec gêne. La plus rétive à saluer l’attitude et les résultats des élèves est Élisa Legrand, qui déclare notamment : « faut pas trop leur dire que c’est mieux, on leur dira après le bac ».

Par cette seule phrase, Élise Legrand résume l’esprit, la posture et la peur des professeurs français. Il faudrait attendre le lendemain du bac pour dire à des élèves qui le préparent qu’ils ont progressé et « bien travaillé »… Comment analyser une si grande idée ? Par le début, peut-être, en notant que les petits mots d’encouragement ne seront pas prononcés « après », mais pas prononcés du tout. Le hasard du calendrier veut en effet que les élèves de terminale ne voient plus leurs profs après le bac… Pour l’heure, il ne faut surtout pas prendre le risque de saluer, complimenter ou féliciter les lycéens : « parce que sinon, après, ils vont plus travailler ! »…

Pourquoi contester ce sophisme ? Quand on dit à quelqu’un qu’il a fait quelque chose de bien, il se prend évidemment pour un être parfait qui n’a plus rien à prouver et il s’endort sur ses lauriers : c’est alors la fin de tout.

Si, par extraordinaire, cette idée était fausse, elle ne serait pas dans la tête de tous les profs : car les profs sont des anciens élèves qui n’ont pas été beaucoup complimentés, mais qui ont quand même obtenu le CAPES ou l’agreg. CQFD, sans doute…

Bien sûr, certains pensent que saluer le bon travail de quelqu’un va lui faire plaisir et l’inciter à poursuivre ce travail, pour conserver la reconnaissance d’autrui et une bonne image de lui-même. Les mêmes rêveurs supposent que les profs (eux-mêmes formés sur le modèle du « c’est pas bien, faut travailler ») n’ont pas pu acquérir beaucoup de confiance en eux et qu’ils projettent cette faible confiance sur leurs élèves.

Au cœur de la morale scolaire reste en tout cas ce précepte : il faut pas reconnaître le travail d’un élève, sous peine de le voir cesser le travail (et contester les profs, l’École, la société…). Dans la même logique, il ne faudrait jamais saluer le travail d’un étudiant… ni, ensuite, celui, d’un salarié… ni, enfin, celui d’un retraité (dans la sphère privée). À la limite, on pourrait dire à quelqu’un qu’il a fait quelque chose de bien quand il est mourant… Et encore… Quand on est mourant, on doit (encore) baisser la tête et se confesser.

 

 

Woua-woua !…

Info du prof principal dans un conseil de classe de 1ère : un lycéen veut intégrer un IUT éloigné du lycée et il a prévu de louer un appartement. Élisa Legrand déclare alors à la cantonade : « Tout seul dans un appartement ? Woua, woua !… ». Le prof principal précise que l’adolescent a envisagé une colocation. Cela conduit la présidente du conseil de classe à indiquer : « En location, ça va pas être une bonne idée. Faire la fiesta tous les deux soirs !… ».

Comme dans l’exemple précédent, le commentaire « puéril » d’Élisa Legrand n’est pas resté sans écho. Souvent, en effet, les profs du secondaire commentent la vie juvénile par des remarques enfantines et moralisantes. Parce que la vie juvénile semble trop… vivante, dans l’esprit scolaire. Car l’École française, monsieur, c’est une chose sérieuse. Donc, grave, austère et laborieuse. Et si cette École a été construite sur les modèles catholique et jésuite, c’est pas pour accepter aujourd’hui des histoires de plaisir, réel ou supposé. Comme celui de la coloc’, savamment transformée en « fiesta tous les deux soirs ».

 

Travail mal fait

Re-conseil de classe de 1ère, et nouvelle intervention d’Élisa Legrand. Elle interpelle à voix haute une de ses collègues, qui n’a pas renseigné la colonne d’un document : « T’as pas fait ton travail ! ». Quelques minutes plus tard, la même prof claironne : « tu mets que des bonnes notes, toi ! Tu m’étonnes qu’ils t’aiment ! ».

Legrand Élisa 3Sous l’apparence de l’humour, il n’est pas rare que des profs « caftent » leurs collègues pour une erreur commise ou pour un retard. Les apostrophes les plus banales sont alors : « il a pas fait son travail : deux heures de colle ! » et « va chercher un mot à la vie scolaire ! ». Encline aux médisances, Élisa Legrand n’est jamais en reste. Cette fois, elle brave même la règle d’autoprotection du corps enseignant en dénonçant publiquement l’évaluation d’une collègue. La chose est dangereuse et doit rester exceptionnelle. Contester la moindre pratique d’un prof revient en effet à attenter à sa « liberté pédagogique »… Que des notes soient très hautes ou très basses, que le prof « tienne » sa classe ou pas, qu’il fasse des cours très bons ou très mauvais, la règle d’or est : on critique à voix basse, entre soi, mais on fait tomber la chape de plomb en public. RAS, tout va bien, le système marche bien, tout ce qui ne va pas est de la faute des élèves (qui « n’ont qu’à travailler »). Mais Élisa Legrand ne sait pas tenir sa langue.

 

Jeu de mots

Autre conseil de classe mais identique Élisa Legrand. En présence des délégués parents et élèves, elle fait un jeu de mots sur le patronyme d’un lycéen : « Dumieux, il est pas bien ! »

Rire animal (cheval)   Cette remarquable boutade provoque des rires chez les autres profs. Cette réaction s’explique peut-être moins par une « immaturité » générale que par la faible légitimité accordée aux usagers (i.e. les délégués) dans les conseils de classe. Faire des blagues à ses copains revient en effet à définir l’endroit comme un lieu réservé, d’où ceux qui n’en sont pas doivent se sentir exclus. Notons d’ailleurs qu’aucun de ces intrus n’ose jamais de jeu de mots sur des patronymes de profs. Si une telle chose se produisait, l’auteur serait évidemment un goujat, un insolent, un mal élevé ou un « immature ».

 

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DE LA MATURITÉ

Gravité

Prof stagiaire, Stéphane Higgins donne une retenue à un élève de seconde qui a utilisé un ordinateur pour jouer, pendant un cours d’informatique. L’enseignant présente ce fait comme « grave », et porte sur son visage les traits de la gravité.

Stéphane Higgins

Qui aurait cru qu’une chose pareille arrive ? Un élève de 15 ans qui utilise un ordi pour jouer, pendant un cours d’informatique…

Anciens « bons élèves », beaucoup de profs entretiennent avec le monde scolaire une relation d’évidence (parfois réinventée avec nostalgie). Enfants de cadres ou d’ouvriers, la plupart ont adhéré aux codes de l’École, suivi sa discipline austère et investi son travail. Cela explique que certains enseignants ne comprennent pas qu’un adolescent s’amuse pendant un cours, et qu’ils jugent ça grave. Notons toutefois que Stéphane Higgins n’est pas représentatif de l’ensemble des prof : il est en difficulté avec ses classes et colle souvent ses élèves (pourtant « faciles »). En gros, c’est un mauvais prof en cours de formation et de confirmation.

 

Pire que des élèves

Trois profs bavardent allègrement pendant un conseil de classe. Le proviseur les rappelle très courtoisement au silence. « (…) Vous êtes terribles (…) Et Madame Monton qui me dit : c’est pas moi… Pire que des élèves !… ». L’intéressée répond alors : « On a été à bonne école !… »

Tous les adultes peuvent se conduire comme des élèves. Comme dirait l’autre, ça dépend du contexte. C’est peut-être plus vrai chez les profs, d’autant plus enclins aux bavardages dans les réunions que leur boulot les oblige, le reste du temps, à la concentration. L’embêtant, c’est que deux heures après une réunion où ils ont bavardé, les mêmes adultes peuvent se plaindre du bavardage de leurs élèves auprès du proviseur (naturellement responsable de « ne jamais rien dire » aux élèves, avec qui « on ne peut pas travailler »).

 

Action sanitaire

Véronica Capwell demande au proviseur-adjoint de convoquer Mike (élève de première) parce qu’il a sorti un sachet de tabac de sa poche à la fin du cours.

Véronica Capwell

La présentation des faits est terminée. Mike ne s’est pas roulé une cigarette en classe, n’a pas amusé la galerie et n’a pas défié la prof. Mike a seulement posé un sachet de tabac sur son bureau, à la fin d’un cours.

Quant à Véronica… Elle aurait, bien sûr, pu faire un signe au lycéen ou lui demander de ranger l’objet – ce que Mike aurait fait sans broncher. Mais ce genre d’intervention est trop coûteuse sur le plan narcissique, il faut « faire de l’autorité », la pauvre Véronica n’est pas là pour faire le gendarme, y en a marre de « l’administration qui laisse tout faire aux élèves » et… voilà ! L’adjoint est donc sommé de jouer les gardes-chiourme auprès du lycéen, pour que Véronica n’ait pas à lui parler. Car son boulot à elle consiste à enseigner à un public docile, en assumant complètement… le rôle de gentille.

Cet exemple, il est vrai, n’est pas exactement dans la moyenne, et une bonne partie des profs parviennent à gérer ce type d’« incident ». Pour autant, Véronica Capwell n’est pas une prof dépassée ou bordélisée. Prof « normale » dans un lycée « normal », elle a simplement le droit d’être soutenue dans sa non-communication avec un élève… Ce qui est bien normal.

 

 

Exclusions anticipées

Véronica Capwell, tellement digne dans sa souffrance… La prof annonce aux surveillants qu’elle exclura de cours les garçons de terminale qui n’effectueront pas sérieusement le travail de révision qu’elle a prévu pour le bac. Avec un ton ému, l’intéressée précise que cette absence de sérieux s’est vérifiée lors du cours précédent.

L’enseignement est-il encore possible ? L’École devrait-elle être supprimée ? Comment affronter des adolescents qui ne s’immergent pas naturellement dans les exercices de révision qu’on a préparés ? Ces questions douloureuses doivent tourmenter Véronica Capwell. En poste depuis une quinzaine d’années, elle a pu consolider sa connaissance des programmes et améliorer la préparation de ses cours. La gestion du groupe-classe, en revanche, lui fait des bleus à l’âme.

Véronica Capwell

 

 

C’est normal, ça ?

À l’occasion du Père cent, une majorité d’élèves s’amusent à l’extérieur du lycée et un petit groupe, peu offensif, jette de la farine dans la cour. Se sentant menacé, Raoul Basal entre dans le bureau du CPE et déclare sur le ton de la plainte : « Monsieur Willotum, c’est normal, ça ? Les élèves lancent de la farine dans la cour, et c’est normal ?! ».

L’enseignant dont il est question est exécrable. Il fait pleuvoir les retenues, n’aime pas les lycéens, délivre des cours qu’ils ne comprennent pas et se fait bordéliser chaque jour. Mais Raoul Basal mesure au moins une chose : il est prof, donc autorisé à réclamer assistance si un capuchon de stylo lui tombe sur les pieds ou si des élèves s’approchent de lui avec de la farine. La question n’est pas de savoir si une situation est gérable (pour Raoul, d’ailleurs…).

 

Tricherie à voir

Ayant surpris un lycéen avec des antisèches, Elizabeth Capwell (quadragénaire) se présente au bureau proviseur-adjoint pour « voir ce qui va être décidé » en termes de sanctions. Elle indique qu’elle ignore s’il y a eu tricherie, qu’elle n’y a jamais été confrontée et qu’elle ne sait donc pas comment réagir. Un peu emmêlée dans ses contradictions, l’enseignante quitte finalement le bureau en déclarant : « je verrai avec la proviseur ».

Elizabeth CapwellElizabeth Capwell est la sœur de douleur de Véronica : l’une et l’autre exposent souvent des difficultés mineures de façon émue, pour inviter leurs interlocuteurs à les soulager de leur peine. Ici, l’idée même de sanctionner un acte et de s’entretenir avec son auteur fait tomber Elizabeth en pâmoison : elle est venue « voir » ce qui allait « être décidé » et « verra » finalement avec la proviseur. Cette grande dignité appelle deux remarques :

1) Elizabeth voit tant de choses atroces qu’elle risque de s’abîmer les yeux ;
2) dans un autre milieu que celui de l’École, la même personne serait peut-être obligée d’agir seule, pour ne pas être traitée d’immature par ses collègues. Dans l’enseignement secondaire, heureusement…

 

Il a copié

Prof sexagénaire, Christiane Mitchell informe le proviseur-adjoint qu’un élève de première a plagié le devoir d’un de ses camarades, et charge son « supérieur » de sanctionner le fautif.

AutrucheChristiane Mitchell n’appartient pas à la famille Capwell. Prof du secondaire, elle garde toutefois le droit de diriger tout problème de discipline vers d’autres personnels… Ceci, bien entendu, quel que soit la gravité du problème et sans obligation d’avoir parlé aux élèves. Jeune ou vieux, chaque prof du secondaire peut croire qu’il s’agit d’une attitude « adulte ».

 

 

Voilà le faux

Sans discrétion particulière, un professeur d’EPS quinquagénaire apporte au CPE le faux certificat médical que lui a remis un élève. Cette remise n’a donné lieu à aucune objection de la part du prof, qui charge désormais le conseiller d’éducation de traiter le problème.

Dans les milieux sportifs qu’il doit bien connaître, le prof essuierait sans doute des quolibets tels que « lâche » ou « dégonflé ». Par bonheur, au lycée, on sait châtier son langage. On fait même beaucoup mieux : pour éviter toute remarque polie mais désagréable, on prévoit que les profs aient le droit de se débarrasser des « problèmes de discipline », et que les gentils destinataires des patates chaudes aient le droit de s’écraser. Qui croirait que la première responsabilité des élèves est d’être présents, et que la première responsabilité des profs est de s’en assurer ?

 

Reprendre son carnet

Jeune prof stagiaire, Émilio Latranche sollicite le proviseur-adjoint à propos de deux lycéens de première. Sans y être autorisé, ces derniers ont récupéré leur carnet de correspondance laissé en évidence sur le bureau de l’enseignant. Répondant plus sévèrement que prévu à la sollicitation, le proviseur-adjoint fait remplir un rapport d’incident à M. Latranche et adresse une convocation aux élèves.

Enfant caché 1Dans cet exemple, l’enseignant semble avoir été dépassé par les conséquences de sa demande. « Adulte » au sens scolaire, les premiers réflexes qu’il a intégrés l’ont en effet poussé à solliciter le proviseur-adjoint plutôt que s’expliquer avec les lycéens. Avec un zèle appelé par sa fonction, l’adjoint a répondu avec beaucoup de fermeté au problème soulevé (parce qu’il faut bien être chef des élèves, quand on ne l’est pas des profs). Le jeune enseignant, lui, a été conforté dans un rôle peu mature… qu’il pourra rejouer durant toute sa carrière.

 

 

FORMES D’ÉGOCENTRISME

Ce qu’y a de bien…

Arrivé devant sa salle de classe avec 20 minutes de retard, Philippe Marin constate qu’une partie des lycéens ne l’a pas attendu. Il se rend au bureau de la vie scolaire pour dénoncer ce départ, et tient les propos suivants : « Ce qu’y a de bien, dans le privé, c’est qu’ils appellent les parents pour qu’ils viennent chercher leurs enfants quand ils sèchent ».

1) le prof a un retard important, dont personne n’a été prévenu ;

2) des acteurs subalternes devraient, à sa place, se charger d’appeler les parents (lesquels exprimeraient forcément des reproches envers leurs interlocuteurs) ;

3) ces derniers, enfin, devraient accourir pour réprimander leur enfant (quitter leur boulot, faire 20 bornes… peu importe).

Si cet exemple n’est pas quotidien, il témoigne du pouvoir « historique » de l’École et de celui dont ses représentants croient puérilement disposer. Quoiqu’il en soit, le prof a défini une situation où sa responsabilité n’apparaît pas, où l’assistance du personnel de vie scolaire est nécessaire et où la culpabilité des élèves est entière (élèves qui, rappelons-le, sont souvent « dans la toute-puissance »…).

 

 

Il faut que je rappelle ?

Depuis son domicile, Josiane Candor appelle le lycée pour connaître les résultats de ses élèves au bac. Réceptrice de l’appel, une secrétaire interroge Philippe Stovakan, proviseur-adjoint. Celui-ci répond qu’il ne les a pas, qu’il est « au milieu » et qu’il ne peut pas « donner les résultats un par un ». Devant l’annonce d’un travail en cours, l’enseignante insiste : « Mais vous pouvez pas me les donner ? » – Ben, Monsieur Stovakan travaille dessus, on les a pas encore. – Je peux pas les avoir ? Il faut que je rappelle ? (…) Bon, je rappellerai, alors ! »

Téléphone de princesseNous sommes dans l’enseignement secondaire français, donc… Donc, la prof considère qu’on lui a manqué, en lui « refusant » une information anticipée. En enlevant les lunettes scolaires, on pourrait voir une prof égocentrique qui, assisse dans son salon, entend que l’adjoint interrompe son travail pour être obligeant. Mais il faut aussi comprendre les profs. Ils font un métier individualiste, et dépasser le niveau de leur propre personne n’est pas facile pour eux. D’ailleurs, aujourd’hui même… Pressés de quitter le lycée, ceux qui composent les différents jurys ont laissé des livrets scolaires en vrac, qui ne respectent plus la répartition par jury.

 

 

Choix harmonisés

Le premier jours des épreuves de rattrapage du bac, des examinateurs venus de loin arrivent en retard le matin et, ce faisant, placent les candidats dans l’incertitude et l’attente. L’une des enseignantes concernées soutenant la légitimité de son retard, le proviseur-adjoint réplique que cette légitimité devrait être expliquée à l’inspecteur présent : cela apaise la retardataire. En fin de matinée, les examinateurs évoqués souhaitent délibérer rapidement pour quitter les lieux ; malgré l’expression de cette volonté commune, l’inspecteur impose une durée plus longue et une annonce des résultats à 14H00.

Les comportements décrits existent bien sûr en dehors de l’École. Ils sont plus regrettables dans le cadre scolaire, quand les adultes prompts à bâcler un travail important sont aussi ceux qui dénoncent le manque de sérieux des élèves. Ces élèves immatures qui torchent leur copie, sortent avant la fin des épreuves, etc.

 

Mon emploi du temps

Le jour de prérentrée, une file d’attente de profs s’organise devant le bureau du proviseur-adjoint, chargé des emplois du temps. Sans même faire mine de prendre en compte l’intérêt du lycée ou des lycéens, de nombreux profs pointent, désagréables, ce qu’il « faut modifier ». Au terme de la journée, une seule enseignante a prononcé le mot « merci ».

Depuis la hune, la vigie voit l’horizon, la mer, le navire et les marins. De leur côté, les différents responsables du lycée voient le fonctionnement de l’établissement, celui de leur service et le leur propre. Depuis sa position, chaque prof voit son emploi du temps et ses classes. C’est logique.

 

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